Étions-nous malades sans le savoir ?

Méditation du dimanche 5 avril 2020
Référence : Matth. IV : 1-11

Avec le confinement nous voici entrés dans une période de quarantaine.
Je suis frappé par la coïncidence entre les termes de quarantaine et de Carême.
La quarantaine, c’est la mise en retrait pendant quarante jours du malade en-dehors du circuit des bien portants, afin de protéger ceux-ci de la contagion de celui-là.
Le carême, c’est la période de quarante-six jours qui sépare le carnaval de Pâques.
Quarante jours. Ce nombre fait écho à la période qu’a passé Jésus dans le désert et pendant laquelle le diable l’a tenté.
Quarante. Nombre symbolique qui renvoie à la période de quarante années passées dans le désert, celle de tout un peuple cette fois, guidé par le patriarche Moïse, après la sortie d’Égypte.

Si je mets en parallèle l’épreuve de Jésus et celle du peuple hébreu, je constate qu’un changement radical s’est opéré tant pour le prophète de Nazareth que pour le peuple esclave des Égyptiens qui trouve sa liberté dans la loi transmise par Moïse.
Par trois fois, Jésus résiste à des tentations essentielles :
La satiété
La surestime de soi
Le pouvoir absolu
Certes, être rassasié de nourriture est notre préoccupation quotidienne. Ne pas manger à sa faim est le signe d’une carence, avec tout le risque que cela peut faire peser sur notre santé.
On ne peut pas enseigner la bonne nouvelle à des ventres vides. Tout cela est vrai.
L’homme Jésus n’échappe pas à la faim. On l’imagine dans le désert, à l’instar de son prédécesseur Jean-Baptiste se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage. A ce régime, on imagine son degré d’affaiblissement et d’amaigrissement ! Pourtant, il rétorque au tentateur un passage du Deutéronome ( chap. 8, v. 3 : «  l’homme ne vit pas de pain seulement, mais de tout ce qui sort de la bouche de l’Eternel. »), allusion à l’épisode de la manne dont Dieu a nourri le peuple hébreu dans le désert .

Jésus connaît parfaitement la loi de Moïse. Il connaît également l’histoire de son peuple.
Il sait que la traversée du désert fut une épreuve douloureuse imposée par l’Eternel à son peuple libéré par la loi. Ne pas revenir en arrière, ne pas succomber à la tentation du passé idolâtre mais accepter dix commandements nouveaux constitutifs de la terre promise, c’est-à-dire d’un nouvel enracinement, spirituel et charnel à la fois.
Dieu connaît les besoins primordiaux des hommes. Il ne les affame pas par cruauté.
Par le signe de la manne dans le désert, il a sauvé les Hébreux de l’inanition. Une fois rassasié, le peuple a pu entendre la loi et croire.
Jésus emboîte le pas de son peuple. C’est ce qui le rend confiant dans sa traversée du désert.

La deuxième tentation vise l’amour-propre. Jésus est conscient de la mission que lui a confiée l’Éternel. Il pourrait se sentir invincible, comme un héros aux pouvoirs infinis.
Cependant il se reconnaît inférieur à Dieu à qui il doit obéissance. Il cite à nouveau un passage du Deutéronome : chapitre 6, verset 16 : «  tu ne provoqueras pas le Seigneur, ton Dieu. » Ainsi, il ne succombe pas à l’hubris, cette surestimation de sa propre valeur.
La troisième estocade du tentateur atteint celui qui est investi d’une autorité.
Au nom de qui, au nom de quoi l’exerce-t-il ?
Le glissement de l’autorité à l’autoritarisme est une erreur que beaucoup d’entre nous commettent.
Jésus une troisième fois se réfère au Deutéronome. Au chapitre 6, verset13 : «  c’est le Seigneur, ton Dieu, que tu adoreras et c’est lui seul que tu serviras. » Par cet avertissement, Jésus renonce à sa propre puissance pour s’en remettre à l’autorité suprême et transcendante de Dieu.

Ainsi, après l’épreuve de ses trois tentations dans le désert, Jésus ressort grandi.
Il n’a pas failli à sa mission, à chaque fois il s’en est remis à la loi que l’Eternel avait prescrite au peuple pareillement éprouvé par la traversée du désert.

J’ai commencé cette méditation par une question : étions-nous malades sans le savoir ?
Au-delà de l’allusion à la présence du COVID-19 et sa dissémination au sein de la population, je pensais à la pandémie comme métaphore de la maladie spirituelle dont souffrent nos sociétés fondées sur la performance, la surestime de soi, la toute-puissance technologique, l’individualisme exacerbé et le mépris des plus faibles.

Nous voici dans la traversée du désert. Le tumulte incessant de nos vies trépidantes est soudain suspendu.
Jusqu’ici insatiables de consommation matérielle, nous découvrons le véritable manque.
Surestimant nos capacités de maîtrise technologique, nous n’avions pas prévu la crise qui nous frappe et sommes pris au dépourvu.
Imbus de leurs pouvoirs, les gouvernants réalisent que tout leur échappe, et l’économie mondiale marque le pas.

Alors quelle est la bonne nouvelle que nous pouvons dégager de cette crise ?
Oserais-je dire qu’il n’y a pas d’épreuve gratuite ? Aussi pénibles et inconfortables qu’ils puissent nous paraître, ce passage à vide, cette période d’entre-deux nous offrent le moyen de faire le point sur nos existences et de revenir à l’essentiel.

J’ose le croire, nous sortirons de l’épreuve transformés, renouvelés.
Cette crise inédite n’est pas sans précédents. Des épidémies, l’humanité en a subies, dont certaines comme la peste noire au milieu du quatorzième siècle en Europe a englouti tout un monde élaboré, foisonnant, bardé de certitudes. Et toujours l’humanité a rebondi et reconstruit le cadre social propice à son épanouissement.
A nous donc de saisir la chance pour fixer d’autres règles du jeu, plus humaines, pour exercer notre imagination au service de l’intérêt collectif et non du profit individuel, pour nous garder de toute frénésie destructrice et vaine.

Il y aura eu un avant et il y aura un après-confinement. Et c’est tous ensemble que nous saurons guérir.

Frédéric Razanajao,
Dimanche des Rameaux, 5/04/2020

retour

Retour au sommaire

Laissez un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>