« Ce ne sont pas ceux qui sont en bonne santé qui ont besoin de médecin...»

Prédication faite au temple de Vincennes le dimanche 24 mars 2019 par Frédéric Razanajao

(LUC 5 : 31- 32) : Jésus leur répondit :  « Ce ne sont pas ceux qui sont en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades. Ce ne sont pas des justes, mais des pécheurs, que je suis venu appeler à un changement radical. »

Frères et sœurs, comment allez-vous ?
Oui, en ce dimanche matin, comment vous sentez-vous ? Avez-vous bien dormi ou au contraire avez-vous passé une nuit plutôt agitée ?
Vous êtes-vous levés de bonne humeur, ou plutôt chargés par les soucis de la veille ?

C’est presque une convention sociale de se saluer par un comment ça va ? auquel on répond le plus souvent par ça va ! sans réfléchir. Car il serait de mauvais ton de déballer ses soucis à la première occasion, au premier venu. Il faut être en grande confiance avec son interlocuteur pour oser partager ce qui nous préoccupe, ce qui nous rend la vie si pesante, voire parfois impossible.
Alors puisque Jésus nous y invite ce matin, prenons un peu de temps pour faire le point et interrogeons-nous sur notre santé spirituelle.

Dans le verset de Luc que nous avons entendu, Jésus s’adresse aux pharisiens et aux scribes. Je vous rappelle le contexte : Jésus a aperçu un collecteur d’impôts nommé Lévi, assis au bureau des taxes . Il lui demande de le suivre. Lévi donne pour Jésus un grand banquet chez lui où se retrouvent un grand nombre de collecteurs d’impôts .
Il faut se rappeler que pour les Juifs du premier siècle, les percepteurs des taxes étaient considérés comme des collaborateurs avec l’occupant romain, donc des gens plus que méprisables.
Aussi les pharisiens maugréent.
On trouve dans deux autres passages des évangiles ce verbe. Dans Matth. 20 : 11. Il concerne les ouvriers les premiers engagés par leur maître pour travailler dans la vigne, qui reçoivent le même salaire d’un denier que ceux qui ont été engagés à la onzième heure. Les premiers qui ont trimé et sué toute la journée sous le soleil trouveraient normal de toucher onze fois plus que ceux qui ont été engagés au dernier moment. Leur réaction est de maugréer contre leur maître.

Un autre passage où apparaît ce verbe maugréer, dans Jean 6 : 41, lorsque les autorités religieuses de Judée critiquent sévèrement Jésus qui a dit : « c’est moi qui suis le pain descendu du ciel. » Les religieux connaissent l’origine de Jésus, fils de Joseph et de Marie et ne peuvent comprendre ses paroles : « Je suis descendu du ciel. » Donc, ils maugréent.
La nouvelle Bible Segond note que le terme est à rapprocher du verbe murmurer, qu’on trouve par exemple dans Jean 7 : 32 : «  les pharisiens entendirent la foule murmurer à son sujet. »
Revenons donc à notre texte de Luc : les pharisiens murmurent, maugréent contre Jésus.
C’est un signe de réprobation, d’indignation. Non, décidément un Juif pieux n’a pas à s’inviter à la table de pécheurs ( je ne parle évidemment pas de pêcheurs de poissons, mais de pêcheurs d’argent !), d’hommes peu recommandables s’il en fût.
Et là, comment Jésus annule-t-il la réprimande ?
Il se place en médecin venu soigner des malades. Qu’on ne fasse pas appel à lui pour s’occuper des bien portants. Ceux-là n’ont pas besoin de son aide. Jésus vient secourir ceux qui en ont le plus besoin, ceux que la société juive considère comme pécheurs, c’est-à-dire littéralement «  qui ont manqué leur cible » dans leur rapport avec Dieu.

On peut admirer l’excellence de son argumentation. Jésus ne remet pas en question le fait que les collecteurs d’impôts avec lesquels il s’est attablé et a festoyé soient pécheurs. Il justifie sa place au milieu de ces personnes peu fréquentables aux yeux des autorités religieuses, par sa position de guérisseur. Il sait pourquoi il est là et c’est même l’objet de sa mission.
« Je suis venu appeler à un changement radical. » (Une autre version de la Bible Segond dit : « à changer d’attitude. »)
Et cela , frères et sœurs, est vraiment une bonne nouvelle !
Pourquoi ces paroles de Jésus nous touchent-elles autant ? Pourquoi seraient-elles au cœur de l’évangile ?

Je vais vous confier un secret : j’ai longtemps cru être épargné par le péché !
Du moment que j’accomplissais les dix commandements révélés par Moïse, je me considérais en règle avec le ciel .
Et puis, peu à peu, en regardant autour de moi, j’ai rencontré des gens passionnément engagés pour des causes justes, dans le domaine social, politique, associatif, ecclésial, à des degrés divers. Certaines de ces personnes n’avaient pas forcément de convictions religieuses, d’ailleurs. Mais elles avaient vissé en elles, le sens de la justice, le sens des autres, le sens de la fraternité. Et plus j’en côtoyais, plus mon admiration augmentait. Et impossible de ne pas susciter la comparaison avec ce que moi j’étais capable de faire, c’est-à-dire très peu, presque rien.

Je pense à cette citation de Martin Luther (Des bonnes œuvres ;in : Œuvres) : «  parfois un homme pauvre et méprisé accomplit chez lui, dans sa maison, de nombreuses et grandes œuvres, loue Dieu d’un cœur joyeux dans les bons jours ou l’invoque de toute sa confiance dans l’adversité et, ce faisant, accomplit une œuvre plus grande et plus agréable qu’un autre qui jeûne souvent, prie, fonde des Églises, fait des pèlerinages, et ici et là s’efforce d’accomplir des actions d’éclat. »

C’est ainsi peu à peu que j’ai découvert mes limites.
Oui, il m’est arrivé de me défiler devant l’ampleur d’un engagement qui empiétait sur ma vie personnelle… Oui, il m’est arrivé de passer devant un SDF sans lui proposer un abri pour la nuit… Oui, il m’est arrivé de m’emporter et de claquer la porte d’une réunion où ne régnaient que l’incohérence et la division…Et j’en passe…
C’est alors que j’ai pu cerner mes fêlures, mes faiblesses, mes manques.
Les dix commandements ne m’avaient nullement immunisé contre la fragilité constitutive de mon état d’humain.

«  Ce ne sont pas des justes mais des pécheurs , que je suis venu appeler à un changement radical. »
Cet appel de Jésus de Nazareth me fait vraiment du bien, parce qu’avec toute cette multiplicité d’échecs dont ma vie est la preuve, je comprends que je suis malgré tout à ma place dans ce monde complexe, violent, et que quelqu’un m’y accompagne pas à pas.
Je cite Raphaël Picon, dans « Un Dieu insoumis » : «  le Dieu de Jésus Christ est celui qui fait sienne l’aventure humaine, qui s’y risque, s’y raconte, s’y révèle. »Avec », car le christianisme nous offre aussi de croire en une humanité qui est elle-même indéfectiblement liée à Dieu (…) et citant Karl Barth, R. Picon poursuit : «  Une fois pour toutes, il a été décidé en Jésus Christ que Dieu n’existe pas sans l’homme[. .] Dans sa liberté, il ne veut pas être sans l’homme mais avec lui, non pas contre lui mais pour lui, sans mérite de sa part. » ( K. Barth, l’humanité de Dieu)
Voilà pourquoi l’évangile est vraiment une nouvelle qui réconforte, qui rétablit.
Je ne chercherai plus à masquer mes failles, mais au contraire à les reconnaître pour mieux avancer. Jésus s’est mobilisé pour les estropiés du cœur et de l’intelligence que nous sommes tous. Il nous amène à nous guérir de notre orgueil, de notre sentiment de toute-puissance, il nous amène à reconnaître le manque fondamental de l’autre, du tout Autre.
S’accepter tel que l’on est. C’est là peut-être la conversion à laquelle Jésus nous invite.
Et je conclurai en citant une fois de plus Raphaël Picon : «  Jésus est l’homme de la parole : celle qui nous apprend que Dieu est le oui magistral accordé à l’humanité. Jésus, c’est le oui de Dieu. Le oui à qui ? Aux prostituées et aux mécréants, aux pestiférés et aux exclus. A tous ceux qui ne sont plus rien. A nous, lorsque nous pensons n’être plus rien. Dieu, c’est ce oui qui nous met debout et qui croit en nous. Passionnément. Obstinément. Même quand tout chancelle. C’est le Dieu de Pâques. » Amen.

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