Blancs et noirs

Le texte satirique qui suit est de Pierre Veber; il est  extrait de: “Les Veber’s. Les Veber’s. Les Veber’s” et est illustré de dessins, notamment d’horrifiques têtes coupées et des corps décapités, réalisés par son frère Jean Veber. -  Paris : E. Testard, 1895. Une présentation en est faite ici.

Têtes coupées

M. Le Myre de Villers est parti cette semaine, muni de pleins pouvoirs, pour pacifier Madagascar.
Chaque fois que les Africains apprennent que les Européens viennent les pacifier, ils se mettent aussitôt en guerre, car voilà pas mal d’années qu’on leur fait la même sinistre plaisanterie. Maintenant, ils savent qu’il ne faut pas s’y fier; ils se méfient. Et, désormais, lorsque des hommes d’Europe arrivent et commencent à travailler le pays, ils sont accueillis à coups de zagaie : « C’est vous qui êtes les blancs? Eh bien, ne continuez pas! »
Quel dut être leur état d’âme au jour, déjà lointain, où ils connurent le premier blanc? Ils pensèrent : “Tiens, voilà un bien blanchi! Qu’est-ce qu’il vient faire ici? » Par curiosité, ils reçurent ce frère dégénéré qui avait déteint et l’exhibèrent sans doute au Jardin zoologique du lieu, entre le bœuf de Durham et le chien du mont Saint-Bernard.
A la suite du premier blanc, on vit débarquer d’autres blancs : blanc partout! Ça fit baisser la couleur blanche sur les marchés de la curiosité : des prêtres, des Pères mal notés dans leur pays; ils ne crurent donc pas mal faire en leur coupant le nez, les oreilles, les mains et quelques autres ornements superflus dont, nous, les mécréants, nous faisons notre nécessaire. Bref ils appliquèrent jusqu’au bout, dans l’intérêt des RP. Jésuites la formule Perinde ac cadaver.
Têtes coupee

L’explorateur entre en scène. Lorsque l’explorateur ne dépasse pas la banlieue d’Alger, on ne lui décerne que l’appellation de commis-voyageur. Il ne devient explorateur qu’à partir de Biskra. C’est un homme qui a des procédés de négoce très blâmables, une moralité très restreinte et une cruauté très développée. Sous couleur de visiter les peuples qui ne sont pas de la sienne, il ne cherche qu’à caser sa camelote et à vendre des vessies pour des lanternes, des verroteries pour des pierres précieuses, et à échanger un stock d’articles de Paris, de cognacs défectueux et de vieux galons contre de l’or, de l’ivoire, des plumes d’autruche, des diamants bruts, etc. Les nègres se laissent rouler d’abord; puis quand ils reconnaissent qu’on les a volés, ils réclament; l’explorateur les envoie promener, et s’ils font mine de reprendre par la force leur bien, il leur démontre par des expériences aussi concluantes que celle de M. Loris la supériorité du fusil à répétition sur les zagaies rudimentaires. Seulement, trois jours après, il est massacré avec son escorte, durant une nuit obscure. Bien mal acquis ne profite jamais.

Six mois passés, le chef du village nègre voit une flottille de canonnières qui, après avoir mouillé devant son palais, commence un bombardement minutieux : les cases et les plantations sont réduites en cendres, les habitants décimés. Après quoi, le commandant de la flottille vient trouver le chef africain et lui déclare qu’il le place sous le protectorat de la nation ; le chef doit la trouver mauvaise : «Que ne le disiez-vous plus tôt! »
Les nègres, esprits simplistes, rudimentaires, sont incapables d’entrer dans toutes les subtilités de notre logique européenne.

Un gouverneur français fut envoyé dans la région du Rio-Nunez ; il noua des relations cordiales avec les chefs des peuplades placées sous sa direction. Un de ces chefs ne lui cacha pas qu’il trouvait que le nègre, étant de la couleur du charbonnier, avait aussi le droit d’être maître chez lui; il annonça donc son intention formelle de ne plus payer tribut et de supprimer à la fois les contributions et les percepteurs d’icelles; néanmoins, il resterait l’ami du gouverneur et de sa nation.

Têtes coupées de Jean Veber

Le gouverneur était un caractère enjoué; il alla rendre visite au chef, dans son village, et l’invita à dîner avec lui, sur sa canonnière. L’autre accepta. Dîner charmant, plein de cordialité, propos affectueux, discussion sur l’avenir des pays noirs. Au dessert, comme on entamait la troisième bouteille de Champagne, le gouverneur, s’adressant à son convive avec une gaieté de bon ton, lui dit : « A propos, mon cher, je vous attaquerai demain matin, au lever du soleil; je réduirai votre village en cendres, et j’en passerai tous les habitants au fil de l’épée. » Le nègre, suivant la plaisanterie, répondit, sur le même ton de bonne gaieté : « Et moi, serai-je passé à ce fil? » Le gouverneur, lui serrant la main : « Vous le premier ! » Le chef se retira en pensant que ces blancs avaient le goût des mystifications macabres.

Or, le lendemain, au soleil levant, le gouverneur attaquait le village, le réduisait en cendres. Il avait coutume d’ajouter, lorsqu’il contait cette historiette : « Mon hôte se battit comme un lion : au milieu des balles, il sautait à une hauteur inouïe et chantait; cet animal-là a mis son amour-propre à se faire tuer le dernier! » On dira ce qu’on voudra, mais moi, j’adore ces anecdotes d’une ironie si légère et si française!

On conçoit cependant que les nègres aient mis quelque temps à comprendre cette ironie, toute nationale. Le protecteur exécute encore quelques fumisteries analogues, puis, lorsqu’il juge que ses nègres ont été suffisamment protégés (voir ci-contre la gravure traitée à la manière noire), il rentre dans la mère patrie, on annexe le pays, et c’est alors le tour du fonctionnaire : résident, gouverneur général ou préfet.

Le fonctionnaire colonial est d’une espèce particulière. Vous pensez bien qu’on n’expose pas aux fièvres, aux insolations et aux coups de zagaie la crème de nos administrateurs. Priver la mère patrie des hommes éminents et intègres dont les talents et l’honnêteté nous sont si nécessaires? Jamais. Le fonctionnaire s’établit avec sa suite de sous-fonctionnaires. On lui bâtit un palais, appelé « résidence » ; on lui donne une garde d’honneur, une litière, des porteurs, des serviteurs. Les sous-fonctionnaires sont également logés, servis, nourris et portés. On installe l’Impôt. Mais les idées des nègres, déjà fortement bouleversées par les événements précédents, achèvent de sombrer. Le fonctionnaire mande par-devant son tribunal les chefs des alentours et leur demande des explications : — Que faites-vous des prisonniers que vous capturez durant les guerres de tribus à tribus?
— Comme nous ne pouvons pas garder des bouches inutiles, nous en mangeons une partie et nous vendons les autres. La loi des sauvages ordonne que le plus faible nettoie les sandales du plus fort.

— Voilà qui est tout à fait déplorable. Vous ne devez pas manger de la viande noire; manger du noir, c’est aussi vilain que de manger du blanc ; nos lois d’Europe le défendent. En outre, vous ne devez pas réduire vos semblables en esclavage : tous les hommes sont frères. Par conséquent, tel sera votre programme de vie : à l’avenir vous vivrez en paix, vous travaillerez et cultiverez la terre; moi, qui suis votre père à tous, je vous regarderai faire; pour ma peine, vous me donnerez la dîme de vos biens et vous cirerez les bottes de ma suite. Car, enfin, vous n’êtes pas nos frères, puisque vous êtes noirs. Et quiconque murmurera sera immédiatement fourré en prison.
Le croirait-on? Un raisonnement aussi rigoureux ne parvient pas à entrer dans la tête des fils de Cham. Ils ne conçoivent point pourquoi les citoyens d’un pays libre les obligent, eux, à subir une domination.
Au bout d’un certain temps, lorsqu’ils ont appris à fond le maniement du fusil et l’escrime à la baïonnette, ces bienfaits de la civilisation, ils chassent le fonctionnaire et sa suite et restaurent les bonnes vieilles coutumes d’autan.
Ces velléités d’autonomie ne leur portent pas bonheur. En effet, ce que l’on juge louable, héroïque en deçà de tel degré de latitude, devient coupable et barbare au delà. Il en est du patriotisme comme de l’antimoine, qui était bon pour les pourceaux et mauvais pour les moines. La Mère Patrie envoie une nouvelle flotte et un Pacificateur, et, cette fois, on décapite tant et tant de nègres que l’influence européenne n’a plus rien à redouter des rares survivants.
Corps décapités de Jean Veber

Ce bref schéma de la colonisation moderne ne serait pas complet si nous ne faisions entrevoir les conséquences de la pacification : Il s’agit de payer l’impôt et les frais de paix ; mais, comme il n’y a plus d’habitants, l’assiette de l’impôt reste vide.
On fait appel à l’émigration. Les colons se font excuser. En effet, nous autres Français, si nous aimons à conquérir des colonies, nous ne tenons pas du tout à les coloniser. Il y a bien la ressource d’y envoyer des fonctionnaires en masse, sorte d’émigration forcée; mais ils coûtent cher et ne rapportent pas. Jusqu’ici la colonie la plus florissante est la Nouvelle-Calédonie; Dieu merci! les récidivistes se font rares.

Une fois la colonie conquise, les Anglais arrivent, s’y installent, y prospèrent et nous en chassent.
Une réforme s’impose. J’offre celle-ci : puisque, en somme, il ne s’agit que d’utiliser et justifier le ministère des colonies, pourquoi tant de formalités? Nous avons, aux portes de Paris, une contrée remplie de bêtes fauves, de végétation luxuriante et habitée par des sauvages authentiques, très bien civilisés et très peu vêtus.

Il y a là tout ce qu’il faut pour contenter notre manie de colonisation. On y enverrait un résident, il installerait ses bureaux et tout ce qu’il faut pour coloniser. Chaque semaine, on enverrait un rapport au pavillon de Flore. « Les Galibis paraissent calmes. Une sédition paraît imminente chez les Paï-pi-bris…. Je forme une colonne expéditionnaire. » Pour tenir le public en haleine, on lancerait de temps à autre une dépêche alarmiste : « Convoi de vivres capturé. » Ou bien : « Juge de paix enlevé par les pirates. » Suivies de dépêches rassurantes : « Le pays est entièrement pacifié ; les chefs des rebelles ont effectué leur soumission. »

Périodiquement, il y aurait une Exposition ethnographique au palais de l’industrie. Et le peuple serait satisfait, c’est l’important. Il faut bien lancer l’affaire, envoyer comme missionnaire l’abbé Lemire, puis comme explorateur M. Bayol, faire courir le bruit de leur massacre, embarquer quelque troupe sur le Touriste, et enfin M. Le Myre de Vilers prendra le chemin de fer de ceinture pour pacifier les populations soulevées. De la sorte, il pourra quand même assister aux séances de la Chambre et remplir les charges (?) de son mandat de député. J’ajoute que le climat de cette contrée est sain, tempéré, nullement humide, que la fièvre chaude n’y sévit pas; la contrée est très fertile, la faune variée; les habitants ont des mœurs douces, des costumes gracieux ; les animaux féroces sont séparés du public par un grillage de fer!… Puisqu’il nous faut à toute force coloniser, colonisons le Jardin d’Acclimatation.

Corps décapités de Jean Veber

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