De la sagesse (Proverbes 8, 12-20, 32-36)

La sagesse, dans le livre des proverbes, est un thème central. J’ai recensé un nombre très important de passages où il en est question : pas moins de 22 proverbes sur les 31 que contient le recueil  lui consacrent une partie ou la totalité de leur contenu. Lorsqu’on lit ces proverbes, on est frappé par leur construction binaire. Les mots clés vont par paire, dans une sorte de redondance poétique. Ainsi, le plus souvent, le mot sagesse a pour synonyme les termes intelligence, savoir, science, réflexion, connaissance, instruction, enseignement, discernement et pour corollaire la droiture et la force. A l’opposé, celui qui est dépourvu de sens, l’insensé, est considéré comme stupide et il est voué à une triste fin.

Dans les versets 12 à 20 du Proverbe 8 lus ce matin, la sagesse est personnifiée. Elle s’exprime à la première personne ; elle s’identifie au discernement, à la science, à la réflexion, à l’intelligence. Il émane d’elle la justice et la force de ceux qui gouvernent. Il en découle la richesse et la gloire. Plus loin, aux versets 32 à 36, la sagesse annonce le bonheur de ceux qui la pratiquent. Quant à ceux qui la haïssent, c’est la mort qui les attire.

«  Qui n’aime pas la sagesse est voué à périr. » Ainsi pourrait être résumée la pensée qui anime l’ensemble de ces textes que la légende a attribués au roi Salomon. Ce fils de David est resté célèbre dans les mémoires pour son jugement exemplaire, qui consista à départager l’attribution du bébé survivant entre les deux femmes qui en revendiquaient la maternité de façon véhémente. Couper l’enfant du litige en deux, comme s’il s’agissait d’un simple objet, aurait relevé d’une justice objective, froide, désincarnée, déshumanisée. Celle que la mère présumée était prête à accepter. Une justice dévoyée, inique, folle. En revanche, la mère authentique avait compris de toute sa compassion que, si l’enfant devait être sauvé, c’était en lâchant prise et en acceptant que l’usurpatrice remporte le petit enfant. C’est par ce comportement d’amour que le roi Salomon a reconnu la véritable mère, non pas celle qui avait transformé l’enfant en objet de la querelle, mais celle qui lui avait redonné son statut de sujet de la dispute.

L’amour de la sagesse, chez les Grecs de l’Antiquité, portait le nom de philosophie. Ses plus grands esprits : Socrate, Platon, Aristote, Epicure, Zénon de Citium ont légué au monde d’aujourd’hui leur système de pensée d’une grande fécondité. Ainsi en Occident, nous nous abreuvons à cette double source intellectuelle et spirituelle : la grecque et la juive. Ce qui me frappe, c’est que tandis que l’une se réclame avant tout de la raison, l’autre en appelle à la foi.

«  La crainte de l’Eternel est le commencement de la science » peut-on lire dans le Proverbe 1. Et au proverbe 3 : « C’est par la sagesse que l’Eternel a fondé la terre, c’est par l’intelligence qu’il a affermi les cieux ; c’est par la science que les abîmes se sont ouverts et que les nuages distillent la rosée. » Ainsi, dans la conception juive, le geste créateur de Dieu est-il assimilé à la sagesse et à l’intelligence. Penser et créer sont deux actions qui vont de pair, que l’on peut dire identiques. On sait quelle place éminente les Juifs ont de tout temps accordée à l’instruction. L’étude des textes sacrés constitue le cœur de la foi juive.

Lorsque Martin Luther, au début du seizième siècle, préconisa le retour aux textes fondateurs du christianisme, c’était également  par souci d’instruire les chrétiens. En traduisant la Bible dans la langue du peuple, les Réformateurs marquèrent l’importance de la pédagogie au service de la foi. Discernement et réflexion.  Le protestantisme a placé chaque croyant devant ses responsabilités. Plus question de s’en remettre à l’autorité d’un pape. Grâce à l’instruction, chaque fidèle pouvait être en mesure de déchiffrer les textes  sacrés et se faire une opinion de leur valeur.

Malheureusement, on a trop souvent critiqué le protestantisme pour son excès d’intellectualisme. Le fait que la prédication était devenue centrale dans la liturgie pouvait faire courir le risque de l’ennui et de l’austérité des cultes. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui blâment les intellectuels ! D’abord, parce qu’il faut se garder de toute paresse qui consisterait à croire que la vérité est à portée de main, qu’il n’y a pas à se poser trop de questions, que les choses sont simples en matière de foi. Bien au contraire, je pense que c’est être en accord avec l’esprit de la Bible que de s’interroger sans cesse, que de ne pas se laisser abuser par des formules toutes faites. Pour le Juif pieux, il existe 3 600 000 interprétations différentes de chaque verset de la Torah, ce qui revient à dire qu’on n’aura jamais épuisé le sens du texte biblique.

D’une certaine façon, je comprends ainsi la formule caractérisant l’Eglise protestante «  Reformata semper reformanda », réformée et toujours devant l’être, comme le corollaire de cette réflexion jamais aboutie et toujours à l’œuvre au sein de notre Eglise.

L’autre raison de ne pas fustiger les intellectuels, c’est de se réjouir de la liberté de penser dans notre société démocratique. Cette liberté a été très chèrement acquise dans le sang et les larmes. Rappelons-nous tout le chemin parcouru dans notre pays depuis l’édit de tolérance de 1787, en passant par la première Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, base de la reconnaissance de la liberté de conscience, jusqu’à la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Or, le progrès social n’est jamais acquis une fois pour toutes. Nous vivons hélas dans une réalité internationale où les libertés fondamentales ne sont plus universellement respectées, où les pires passions l’emportent sur la raison, où l’intolérance fait tache d’huile. Nous vivons dans un temps où l’obscurantisme reprend du poil de la bête, où les systèmes de pensée se rigidifient, se radicalisent souvent pour le pire et rarement pour le meilleur.

Au proverbe 11 on peut lire : « Quand vient l’orgueil, vient aussi l’ignominie. Mais la sagesse est avec les humbles. » J’aime bien cette représentation d’une science modeste. Elle est tout l’inverse de l’arrogance de ceux qui prétendent tout savoir et veulent en imposer par leur vernis culturel. Montaigne avait trouvé la juste formule «  Que sais-je ? » pour exprimer les limites de toute connaissance.

Alors, qu’est-ce que cultiver la sagesse pour un chrétien d’aujourd’hui ?
Serait-ce  pratiquer une éthique de lâcher prise ? Reconnaître que nous sommes en chemin et sûrement pas dans une place forte assiégée. Telle serait  peut-être l’attitude d’un chrétien en quête de la sagesse.
Ce chemin passe par des détours, des escarpements, des fossés, des déserts, des forêts vierges. On n’en voit jamais le bout mais on sait qu’on n’y est pas seul grâce à la nuée des témoins et surtout grâce à la force des textes qui nous servent de boussole.

Je conclurai avec le proverbe 4 : «  Acquiers la sagesse, et avec tout ce que tu possèdes, acquiers l’intelligence. Exalte-la, et elle t’élèvera ; elle fera ta gloire si tu l’embrasses. »

Frédéric  Razanajao

(Prédication faite au temple de  Charenton le  dimanche 6 novembre 2011)

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