16 mars 2011

La vie de château chez Eugène Scribe

Je reste en l’agréable compagnie d’acteurs de la vie musicale et théâtrale parisienne du 19e siècle et, après Offenbach dont j’ai montré un exemple de sa personnalité farfelue, je tenais à évoquer un lieu où vécut un homme avec qui le musicien a collaboré, peu de temps avant la disparition de l’auteur du livret de La Chatte métamorphosée en femme (1) et de Barkouf (2) : Eugène Scribe. Je n’ai pas choisi le célèbre librettiste parce qu’il est une des personnalités retenues dans le cadre des Célébrations nationales 2011 mais parce que j’ai moi-même vécu, assez peu de temps il est vrai mais à plusieurs reprises, dans le cadre champêtre et reposant qui avait été le sien à quelques kilomètres de la Ferté sous Jouarre : au château de Séricourt, sis sur la petite commune de Bussières (Seine et Marne), à l’Est de Paris.

Ce charmant petit château doit son nom à Henri de Séricourt, premier occupant connu au 17e siècle. De là vient cette confusion (3) observée ici et là avec la commune du même nom située dans le Pas de Calais! Sans compter les localisations fantaisistes, comme on le verra plus loin. Ii a appartenu successivement à divers propriétaires, dont Scribe qui l’avait acheté en 1829. En 1930, il était devenu la propriété de la Compagnie des chemins de fer de l’Est qui avait fait construire sur une partie des vastes espaces du domaine une maison de cure pour les cheminots atteints de tuberculose.  A la fin des années soixante, mon épouse terminait  ses études ; elle avait eu l’opportunité de remplacer, pendant qu’il prenait ses vacances, un des deux médecins responsables de ce sanatorium de la SNCF idéalement exposé au soleil au milieu des bois et des champs.

La première saison, nous découvrîmes avec un vrai ravissement le charme de cet environnement préservé et privilégié, tout empreint d’une atmosphère du temps passé. Conquis dès les premiers jours, nous étions déjà prêts à revenir l’année suivante, ce que nous avons fait, en invitant même parents et amis, bien que nous n’habitions pas dans le château. Le bâtiment était en effet  partagé entre le médecin chef et sa famille qui occupaient l’aile droite et les bonnes sœurs qui logeaient dans l’aile gauche. Elles assuraient les soins infirmiers. Le logement de fonction du médecin remplaçant se trouvait dans la deuxième des maisons alignées qui étaient autrefois les communs et qui jouaient toujours ce rôle car d’autres personnels habitaient dans les maisons voisines, les gardiens et le curé notamment. Notre « vie de château » se déroulait dans des locaux modestes mais nous n’en étions pas moins heureux pour autant. Des fenêtres de la cuisine orientée plein Ouest, nous voyions les agriculteurs labourer leurs champs, jusqu’à la nuit tombée quand l’orage menaçait. Ce hameau, dont l’alignement faisait penser plus à une espèce de coron qu’au Petit Trianon, comportait aussi une porcherie toujours en activité, si je ne me trompe pas.

C’est qu’on mangeait fort bien au sanatorium de Séricourt ! Le chef cuistot était doué et ne se contentait pas de faire de la cuisine de masse. Les plats qu’il mitonnait (Ah, les somptueuses glaces du dessert !) n’avaient rien à voir avec les brouets servis dans beaucoup de collectivités, comme certaines maisons de retraite - je n’en nommerai aucune - où des personnes plus âges que moi et que je connais vivent mal leur vieillesse. N’ayant personnellement pas d’obligations professionnelles pendant ces séjours qui étaient pour moi de vraies vacances, j’allais de temps en temps à la pêche au bord de la mare que Scribe en personne avait fait aménager près de la façade du château tournée vers l’Est. Les poissons petits et ventrus étaient immangeables car truffés d’arêtes mais ils se laissaient prendre très facilement, moi qui suis un piètre (et pauvre) pêcheur…J’allais aussi écouter les oiseaux, converser avec eux ou rêvasser et lire dans le petit bois avoisinant traversé par un ruisseau, peut-être comme Scribe qui  séjournait de longs mois dans sa propriété à partir de 1830. Mais le librettiste était un actif. Il partageait son temps entre l’embellissement de son domaine et les réunions de travail avec ses amis très écoutés qu’étaient Germain Delavigne, Mahérault et d’autres. En effet, ces « orthopédistes dramatiques » selon l’expression d’Ernest Legouvé, le conseillaient utilement en matière de théâtre ; les réunions pouvaient durer des après-midis entiers…

Eugene Scribe

Eugène Scribe. Dessin d’Édouard Riou

Scribe avait dédié cette belle demeure à l’amitié, aux plaisirs champêtres et au théâtre ; en témoignage, il avait fait inscrire des distiques sur chaque façade du château, selon les chroniqueurs de l’époque. En fait, ces vers n’y figuraient pas ou plus mais on les trouvait bel et bien en haut des murs à l’intérieur d’un chalet aux structures en bois construit à quelques pas du hameau. Un biographe de Scribe écrivait récemment qu’ils étaient inscrits « sur la façade (sic) du chalet construit dans le domaine de Séricourt que Scribe s’était fait construire (sic) près de Meudon (sic) ». Cette citation fait référence et est malheureusement colportée à l’envi dans le littérature et sur le Web (4); cela confirme qu’on n’est jamais trop prudent en matière de vérification de sources. A l’époque de nos séjours “à Séricourt”, j’avais noté de visu ces belles pensées dans un carnet, égaré depuis. Une recherche aidée par le hasard m’a permis de retrouver ces quatre distiques dans la presse du temps. Le premier répond aimablement à une question qu’on peut se poser :

« Le théâtre a payé cet asile champêtre,
Vous qui passez, merci…Je vous le dois peut-être ! ».

Je ne transcris pas ici les trois autres car mon éditeur de blog donne déjà des signes de sanction pour dépassement de caractères ! J’abrège donc en renvoyant à La Feuille d’avis de Neuchâtel qui les donne tous. Elle les a elle-même recopiés textuellement du Tintamarre ou d’un autre journal mais en censurant un qualificatif associé au nom de Scribe : « archimillionnaire »… Le franc suisse et le « copillage » journalistique étaient déjà forts en 1858 !

Épilogue. Le château a été vendu en 1975 à une institution juive. De passage à Séricourt  quelques années plus tard, nous avons voulu revoir ces lieux chargés de tant de souvenirs. Le gardien ne nous a pas permis de franchir la grille du parc mais nous avons appris incidemment qu’un incendie accidentel avait détruit le chalet. Cette triste nouvelle nous a donné un choc.


1. opéra-comique en un acte. Musique de Jacques Offenbach, livret d’Eugène Scribe et de Mélesville. (1858).
2. Opéra-bouffe en trois actes. Musique de Jacques Offenbach, livret d’Eugène Scribe et de Henry Boisseaux.(1860).
3. erreur rencontrée notamment sur un de ces sites de vente de cartes postales anciennes. Vendre c’est bien ; bien se documenter au préalable c’est mieux !
4. Par exemple, on la retrouve reproduite textuellement sur la notice biographique du librettiste qui a occupé, peu assidument dit-on, le 13e fauteuil de l’Académie française.

1 commentaire à La vie de château chez Eugène Scribe

  • Duverger jean Claude

    dans les année 1948 1949 Camille Duverger a résidé au sanatorium de Séricourt sous le N° 2877. il est mort à l’âge de 82 ans en Charente Maritime.