9 mars 2011

Un bal masqué magique chez Offenbach

Je n’ai pas lu le livre que Nicolas d’Estienne d’Orves vient de consacrer à Jacques Offenbach et je ne le lirai peut-être jamais, non par désintérêt mais par manque de temps. Cette biographie s’ajouterait à la pile impressionnante de livres en attente de lecture ou déjà entamés, sans parler des articles de journaux mis de côté…. De plus, depuis que j’ai déniché une brocanteuse qui, « parce qu’elle n’y connait rien en matière de livres », vend 10 centimes pièce ceux qu’elle expose sur son étalage, j’achète beaucoup plus de livres d’occasion que neufs, ce qui satisfait mon sens de l’économie, pour ne pas dire mon tempérament  avaricieux. Je n’ose pas passer trop souvent devant la boutique tentatrice de peur de me laisser séduire par de nouveaux titres relevant de mes centres d’intérêt et Dieu sait s’ils sont variés !

La pile de livres

La vie parisienne au 19e siècle en est un et Offenbach, figure si marquante de son temps, avait fait l’objet de notes prises au cours de lectures d’articles de journaux de l’époque et je comptais bien m’en servir un jour. Ainsi le Courrier de Paris de l’année 1858 rend compte d’un  original bal masqué donné par le directeur des Bouffes-parisiens, précisément le 11 mars de cette année-là, dans sa demeure du 11 rue Laffitte à Paris. Pendant qu’on on s’amuse ici, les forces anglo-françaises investissent Canton…Je fais cette parenthèse, qui est aussi un parallèle, juste pour rappeler la constance du fonctionnement de l’homme occidental : la guerre d’agression et “civilisatrice” qu’il mène au loin  ne l’empêche pas de se livrer aux plaisirs de la fête chez lui. Bien évidemment les acteurs ne sont pas les mêmes.

Jacques Offenbach

Jacques Offenbach vers 1879

Et elles sont pétillantes les fêtes chez les Offenbach ! Le tout Paris « de l’art et de l’intelligence » se presse donc, sans pourtant être serré, dans les salons exigus, aux dires même de Paul d’Ivoi (père) qui raconte avec ravissement le déroulement d’un “bal magique” à la cadence effrénée, foisonnant de trouvailles culinaires et ponctué d’attractions dont une loterie (où l’on peut gagner un rhume de cerveau)…Les festivités commencent à 16 heures et se poursuivent jusqu’au lendemain, même heure ! Les costumes des invités de marque puisent leur idée dans des registres divers ; par exemple: Melle Fleury (sociétaire de la Comédie française) est déguisée en polichinelle et le dessinateur Stop « en Égyptien du temps des pharaons, qui a l’air d’une momie ressuscitée », tandis que Gustave Doré campe justement un Chinois. L’excentricité de l’artiste n’a d’égale que celle d’Offenbach et le « programme drolatique » du bal en témoigne. Sa présentation et sa rédaction sont désopilantes et les paradoxes omniprésents ; les mots d’esprit, le plus souvent loufoques, dont il est truffé ne sont pas forcément drôles pour un lecteur du 21e siècle mais  ce programme  placé sous l’enseigne d’une “Compagnie d’assurances mutuelles contre l’ennui” se lit comme un livret d’opérette.

Programme de bal (1858)

Programme du bal

Le bal comporte un « Comité de surveillance » composé de personnalités connues dont les qualités vraies ou imaginaires sont rappelées. Nadar est gratifié de plus d’une dizaine de points d’exclamation exprimant certainement l’admiration qu’Offenbach lui porte. La police générale donne diverses consignes, notamment de sécurité, ainsi « De peur d’incendie, un pompier a été attaché à l’établissement. Le concierge est garde des seaux ». Quant a la police du bal, elle précise que « les danses les plus inconvenantes sont de rigueur. Ceux qui s’y livreront seront flanqués à la porte avec les honneurs dus à leur rang ». Police du balLa police du souper est à l’avenant : « Un buffet sera magnifiquement servi pendant la nuit… dans toutes les gares de chemin de fer. Nous recommandons plus particulièrement le buffet  de Cologne (20 minutes d’arrêt) et celui de Mayence (…) ; le premier pour l’eau, le second pour le jambon. On cite aussi le buffet de l’orgue de la cathédrale de Saint-Denis (5 minutes d’arrêt) pour ceux qui aiment le son ».

Rien n’est oublié : le vestiaire, le service médical (« si une dame se trouve mal pendant le bal, MM. Les docteurs Menessier et Gendron s’empresseront de la trouver bien »), Orchestre du ball’orchestre, qui exécutera la Polka des mirlitons, compte 7 musiciens, dont Léo Delibes (« Tous les instruments de cuivre ont été étamés et sortent des manufactures de porcelaine de Sax ») …A une heure du matin, une affiche apportée par deux forçats encadrés par un garde champêtre est déroulée devant l’assistance ébahie. Elle contient le fameux programme qui se termine par une note, ponctuée d’ un ouf de soulagement ; elle précise de nouveau que « s’il se trouvait quelque personne à qui cette affiche déplût, on la ficherait à la porte, l’auteur n’ayant permis à sa plume de faire que ce qu’une honnête plume doit ». Le texte, émaillé de bien d’autres loufoqueries de cette eau, est rédigé au nom du comité et signé par le secrétaire général Jean(?) Maréchal L’epinsky…Chambellan

1 commentaire à Un bal masqué magique chez Offenbach

  • Nicole dite Boussole

    Bravo pour ce souvenir si brillant d’Offenbach. Eh oui le coeur et l’esprit ne sont plus aux bals masqués !Est-ce un bien, est-ce un mal ? Quoiqu’il en soit je fais partie de ceux qui apprécient le maître du bal. Bravo pour les illustrations.