15 mars 2008

Lecteur mp3 ou gramophone ?

La très forte demande de contenus multimédia sur le web menacerait-elle l’existence même de ce dernier ? C’est en tout cas l’analyse que fait Steve Lohr dans le New York Times du 13 mars. Parallèlement aux accros qui téléchargent à tour de bras sur le web, il est un autre type d’amateur de contenu sonore : les collectionneurs de vieilles cires. Ceux qui en achètent ou qui en vendent, apparemment sans se soucier de savoir si ce qu’ils cherchent ou proposent n’a pas déjà été numérisé. Quand on constate que les enchères sur un disque 78 tours de 1903 ne dépassent pas 4,5O €, on peut se demander si désormais le contenu n’intéresse pas plus que le contenant.

Le disque en question, un Gramophone rare selon le vendeur, était proposé dernièrement sur ebay. A vrai dire, il était en mauvais état ; un manque de quelques centimètres sur son pourtour ne donnait pas envie de l’acheter. Le vendeur assurait pourtant que ce manque n’affectait en rien l’écoute. Annoncé comme étant une chanson de Fursy ; il s’agissait plus précisément de la célèbre chanson « Un bal à l’hôtel de ville » composée en 1879 par Maurice Mac Nab (1856-1898) et interprétée par Fursy. Cette chanson ironique faillit valoir quelques ennuis à son auteur.

Dans son argumentaire, le vendeur déclarait aussi s’être donné la peine de reconstituer les paroles d’après l’écoute du disque! Le résultat est assez proche du texte imprimé mais manquent la ponctuation et les petites nuances caractéristiques qui donnent tout son cachet à un texte censé être dit avec l’accent parisien.
A l’instar des bibliophiles, les amateurs de vieux disques semblent donc ne pas se soucier de savoir qu’une rareté a été rééditée et celle-ci l’a été effectivement. Une recherche rapide permet en effet de trouver plusieurs offres de téléchargement au format mp3 de cette chanson. Elle fait notamment partie d’un recueil intitulé « Anthologie de la chanson française : l’esprit Montmartrois (1900-1920) ». On peut écouter un extrait des chansons avant de se porter acquéreur pour une somme modique..

Google, Gallica ou d’autres n’ont pas encore numérisé le texte d’ « Un bal à l’Hôtel-de-Ville » dont on trouve par ailleurs quelques extraits sur le web. La version « reconstituée à l’oreille » qui accompagnait le disque 78 tours désormais vendu risquant de disparaître bientôt, voici donc le texte intégral pris sur une réédition parue en 1889 dans un journal populaire. La chanson est présentée aux lecteurs du journal avec le commentaire suivant : « le bal que les édiles parisiens ont offert à leurs électeurs le 24 janvier dernier ayant ranimé la verve moqueuse de la plupart des chroniqueurs. Mais aucun n’en a fait une critique aussi spirituelle que cette pièce en vers de Mac Nab, ce poète de talent si applaudi des habitués du cabaret du Chat Noir ». Le contexte des élections municipales 2008 se prête tout à fait à cette mise en ligne.

Mac Nab

Mac Nab (portrait par Fernand Fau)

Un bal à l’Hôtel-de-Ville

Un soir j’dis à ma femme : « faudrait
Qu’j’aille à l’Hôtel-de-Ville
Y’a z’un bal épatant, paraît
Qu’on s’y fait pas trop d’bile ! »
Mais mon homm’ qu’ell’ dit,
Tu n’as pas d’habit ! »
Bah ! c’est pas ça qui m’gêne ;
Pass’-moi mon complet
Qu’t'as rafistolé
Pour la noce à Ugène ! »

J’arrive à la porte du bal,
J’vois des gens qu’on salue
C’est tout l’conseil municipal
Debout en grande tenue :
Des complets marron
Et des chapeaux ronds,
Dam, c’est pas d’la ptite bière
Tous ces gaillards-là
Ils ont piqué ça
A la Belle Jardinière !»

J’entre et j’tomb’ dans un restaurant
Où d’un coup d’oeil rapide
J’avise un espèc’ de croquant
Qui versait du liquide.
J’avale un d’mi-s’tier
Et j’tends pour payer
Quarant’ sous au bonhomme
Il me dit : « Monsieur
Vous faites erreur
C’est à l’oeil qu’on consomme !»

Quand j’ai vu ça j’m'en suis flanqué
Par dessus les oreilles ;
J’avais jamais tant tortillé
Ni tant sifflé d’bouteilles.
Comme on peut pas tout
Manger d’un seul coup,
J’en ai mis plein mes poches.
Quand on a bon cœur,
On pense à sa sœur
A sa femme, à ses mioches !»

Après ça j’arrive en m’promenant
Dans l’fumoir où qu’l'on fume.
Je m’asseois et j’tire tranquill’ment
Mon brûl’ gueul’ que j’allume.
Mais v’là qu’un larbin
Pour fair’ le malin
M’tend un’ boîte de cigares.
J’la met sous mon bras
Des Panatellas !
Quel coup pour la fanfare !»

Soudain j’ m’dis : « c’est pas tout ça
T’es au bal faut qu’tu danses
Et qu’tu montr’ à tous ces muff’-là
Qu’tu connais les conv’nances !
J’fais l’tour du salon
Comme un papillon,
Et j’dégotte un’ bell’ brune
Madam’ que j’y dis,
V’là mon abatis
Nous allons en suer une ! »

« Pardon m’fait un vilain gommeux
C’est moi qui l’a r’tenue. »
Alors on s’attrapp’ tous les deux
J’y'arrache sa queue d’morue
Y m’pouss’ dans un coin
Et m’colle un coup de poing
Sans même que j’y réponde.
Et voilà comme on
Reçoit des coups d’tampon
Quand on va dans l’grand monde !

J’ai l’oeil poché, mais c’est égal.
J’ai rigolé tout d’même,
Car, voyez-vous, un pareil bal
Faut avouer qu’c'est la crème.
Le nec plus ultra
C’est qu’à c’t'endroit-là
Ça coûte pas un centime.
Aussi nom d’un chien,
Je r’piqu’ l’an prochain
Avec ma légitime !

Bal à l'Hôtel de ville (1843)
Bal à l’hôtel de ville de Paris en 1843

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