12 janvier 2011

Calotypes frais, photos fanées

Qui va à la chasse perd sa place. Je viens de le vérifier en m’éloignant de Madagascar qui est aussi un des sujets de ce blog et, puisque j’ai fait un détour par la Butte Montmartre la semaine dernière, j’y reviens pour parler de nouveau de la Grande Ile. Cette démarche, curieuse en apparence, devient claire si je précise que je situe mon propos d’aujourd’hui dans le contexte du calotype (la belle image) et de la photographie. J’évoquerai en particulier les qualités esthétiques et documentaires respectives de ces supports, sans toutefois en rappeler les détails techniques ou leur parenté.

Un photographe en 1878

Un photographe en 1878

L’exposition consacrée par la BNF (site Richelieu) à l’invention de l’Anglais Talbot  est remarquable, notamment pour la fraicheur de la plupart des documents exposés. Ainsi la butte Montmartre d’avant la construction de la massive (c’est un euphémisme) basilique expiatoire fichée à son sommet apparait dans sa triste nudité mais les détails du pauvre paysage sont nettement visibles sur une vue de Gustave Le Gray. On ne peut pas en dire autant de toutes les photographies données à voir sur le site de Gallica dont les actualités culturelles malgaches signalent l’existence, comme j’avais l’intention de le faire. Elles apparaissent le plus souvent très pâlies avec le temps et l’on prend conscience de la nature éphémère des tirages photographiques.

Le photographe dans la nature en 1876

Le "scénographe"

Ceux concernant Madagascar sont néanmoins d’une valeur documentaire inestimable, notamment lorsqu’ils sont légendés, car les Malgaches - dont l’iconographie qui les représentait autrefois dans les manuels d’histoire publiés en France minimisait leurs faits d’armes - peuvent y trouver quelques sujets de fierté.

Rabezavana

Rabezavana

Ainsi sur un des clichés, on voit les Menalamba, que les manuels en question qualifiaient de brigands, apparaitre en rangs disciplinés, fusil à l’épaule  et en ordre de marche. Il ne s’agit pas d’un fait de gloire mais de leur reddition en 1898, trois ans après l’annexion de la Grande Ile par la France. Ce délai montre quelle fut la détermination des « rebelles » à résister à l’occupant. Si les dictionnaires  ne retiennent que le nom de Rabezavana, qui s’était également soumis (1), il faut rappeler que son frère d’armes Rabozaka ne mit pas moins d’acharnement à défendre le Tanindrazana (la Terre des ancêtres).

Départ de Raboazaka en exil

Départ de Raboazaka en exil

La nature éphémère des photographies ne réside pas dans le seul fait de leur altération progressive. L’absence de légendes ou leur caractère sommaire, sauf s’il s’agit de personnalités connues, est ce que l’on peut reprocher à ces documents d’archives. Cette critique vaut aussi pour le fonds iconographique de la bibliothèque du Défap (Service protestant de mission), autre source importante dont je tenais à rappeler l’existence. Si les noms des missionnaires et des membres de leurs familles ou de leurs amis et serviteurs malgaches sont indiqués sur les photos, il  n’en est rien pour les personnages figurant en groupe, pasteurs « indigènes » y compris, comme les objets d’anthropologie qu’ils étaient alors pour l’opérateur. Les descendants de ces anonymes savent-ils seulement que leurs parents ont ainsi été immortalisés (en vain ?)  à la fin du 19e et au début du siècle suivant ?Un appareil photographique numérique en 2004

Cet anonymat tend d’ailleurs à s’amplifier depuis l’apparition des appareils numériques, toujours plus miniaturisés et tellement  pratiques qu’on mitraille à tout-va, sans prendre le temps de légender les photos. L’absence de légende, qui diminue l’intérêt d’un document sur le plan historique, concernait déjà les photos tirées sur papier. C’est ce que j’ai constaté avec quantités de photographies personnelles ou d’archives, en particulier avec les deux photos de groupe que je présente aujourd’hui. Par chance, les lieux sont indiqués mais les noms des personnages sont désespérément absents.

D’autres documents similaires ont heureusement permis de restituer partiellement les identités des Malgaches qui figurent sur celui-ci. Il s’agit de ces étudiants dont certains ont déjà été vus la même année sur une photo prise à Paris dans les jardins du Luxembourg. Cette nouvelle photo date du 15 juillet 1934 ; les mêmes se trouvent sur un quai de la gare de Montereau. S’ils sont surfeurs et en quête de documents originaux, les descendants de ces personnages, tout comme ceux du chef de gare de l’époque et de ses  quatre collègues qui posent avec eux, seront sans doute surpris de trouver un de leurs ancêtres parmi des Malgaches qui ont marqué de leur nom l’histoire de la Grande Ile.

Etudiants malgaches de passage à Montereau en 1934

Etudiants malgaches, gare de Montereau en 1934. Cliquer sur la photo pour voir leur nom

Même réaction prévisible de la part des historiens locaux s’intéressant à Magny d’Anigon (Magny Danigon, comme le veut la graphie originelle restituée). La quête du passé de ce village les conduira peut-être sur la photo ci-dessous prise en aout 1934. Elle réunit les quatre fondateurs de l’Association des étudiants d’origine malgache également vus dans une précédente note et un personnage qui pourrait être le pasteur du lieu et de l’époque, entouré de membres de sa famille ou de proches.

Etudiants malgaches à Magny-d’Anigon (1934)

Étudiants malgaches à Magny-d’Anigon (1934). Cliquer sur la photo pour voir leur nom

Cette visite dans ce village s’inscrivait dans le cadre du premier camp de vacances organisé en Franche-Comté par l’association et qui donna l’occasion à plusieurs des étudiants de rayonner autour de Frédéric-Fontaine, point d’attache de ces séjours franc-comtois déjà évoqués. Ils se renouvelèrent chaque année jusqu’en 1940, comme l’écrit Raymond Willian Rabemanajara dans sa biographie d’Albert Rakoto Ratsimamanga (2). Le nom de ces communes, ainsi que celui de Clairegoutte, restent associés à ces fameuses vacances où, comme, le rappelle le professeur Ratsimamanga, « partout dans le village et aux alentours, nous étions comme chez nous ».

Dépassant la valeur sentimentale qu’elles revêtent pour moi, ces deux photographies ont une dimension historique évidente car elles permettent de mettre des visages sur des noms souvent cités dans la littérature relative à Madagascar. Ironie de l’histoire, cette fois les anonymes sont a contrario les autochtones.

La carte postale envoyée par un absent  au cam de jeunesse malgache

Carte postale envoyée par « H. Raza » , absent au camp de jeunesse malgache

1. La soumission de Rabezavana avec ses troupes a également été photographiée. Le document, daté de 1897, se trouve sur le site du Défap.
2. Raymond William Rabemananjara : Un fils de la lumière : biographie d’Albert Rakoto Ratsimamanga. – Paris : L’Harmattan, 1997. Extraits .

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