21 janvier 2008

Bon an mal an

« De ce que les hommes médiocres sont souvent travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on n’en peut pas conclure que le travail n’est pas pour l’esprit une meilleure discipline que la paresse ». Avec cette citation extraite de Sur la lecture, Proust m’a permis de gagner trois lignes d’emblée. Tous les moyens auront été bons pour remettre au lendemain ce que j’aurais pu faire le jour (de l’an) même et si 40 jours se sont écoulés depuis ma dernière note, ce n’est pas au déluge de courrier qu’est dû mon silence mais à une certaine apathie mâtinée d’une grande paresse. Et pourtant, utiliser un blog pour présenter ses voeux de bonne année est une solution bien économique pour faire d’une pierre deux coups. Encore faut-il que les destinataires du message fassent partie des lecteurs de ce (presque) blog. Alors, et puisqu’il est encore temps, à tous ces amis, de 40 ans et plus qui donnent peu signe de vie mais auxquels je ne pense pas moins, je souhaite une année heureuse, malgré les ans qui s’accumulent sur leurs épaules et la cohorte de maux qui gâchent l’existence quand on n’a plus vingt ans depuis longtemps.

Cette remise en train me donne l’occasion de parler un peu des personnes dites d’un « certain âge ». Dès le troisième en particulier, lorsqu’elles font l’objet de faits divers rapportés par la presse. Les victimes d’un mauvais coup ou d’un accident ne sont plus qu’une tranche d’âge : « un sexagénaire a fait ceci, un octogénaire a subi cela ». Pourquoi diable l’âge est-il devenu l’unique critère de description de quelqu’un entré dans la vieillesse? Certainement parce que tous ces anonymes sont censés ne plus avoir de fonction précise dans la société, sinon celle d’exister encore un peu avant de disparaître.

Heureusement, des personnes âgées sont là pour démontrer que malgré les ans et l’altération de leur physique et de leurs traits, elles regardent l’avenir avec avidité ; ainsi une Jeanne Moreau qui, dans un entretien avec Josée Dayan, déclare : « Je pense que si la vie m’est donnée autant de temps qu’elle est là, c’est que j’ai quelque chose à découvrir, et je ne peux le découvrir qu’à travers les autres. Il y a encore des trous » (Arte France, Passionfilms, Rouge films). Ces « vieillards» ont quelquefois les honneurs des plateaux de télévision, particulièrement si ce sont des personnalités connues. On ne fera pas grief à Frédéric Taddeï d’avoir invité récemment une belle brochette d’écrivains âgés (la plupart avaient dépassé les 80 ans) à son émission du soir sur la Trois, même si l’objet de l’invitation à Ce soir ou jamais était de montrer au public de magnifiques spécimens de vieux en bon état de marche et de penser. On préfère néanmoins voir les gens invités pour l’expérience acquise dans leur domaine d’activité plutôt que par rapport à leur âge et lorsqu’on entend un Marcel Bluwal dénoncer la « télévision de merde » responsable de l’illettrisme de la jeunesse, on jubile! Quel plaisir de voir l’énergie et la conviction qui animent le personnage et bien sûr de constater aussi une communion de pensée sur un sujet qui me tient particulièrement à coeur. Est-il besoin de préciser que la chaîne de télévision ainsi décriée était la première, et pas seulement dans l’ordre numérique.

Faire part de réflexions personnelles sur un blog sans trop se mettre en avant est une gageure, surtout lorsqu’on est conscient de la vanité de l’exercice et lorsqu’on on a une tendance foncière au repli sur soi. Aussi, et puisque citer les vivants et les morts est aussi la règle du genre, laisserai-je au spécialiste le soin d’exprimer les idées que je partage! J’ai choisi un philosophe moins médiatique que d’autres ce qui le rend d’autant plus sympathique : Régis Debray. Dans son Plan vermeil (Gallimard, 2004), il parle avec intelligence de la vieillesse en butte au jeunisme conquérant. L’interview qu’il a donnée à cette occasion dans Le Point, (n°1674 du 14/10/2004) résume bien la philosophie de son pamphlet. Il déclare aussi adhérer parfaitement aux réflexions de Swift sur la vieillesse. Ce court écrit qui a marqué les esprits en son temps (1699) reste d’actualité. Régis Debray n’en cite que deux passages. Je ne peux résister au plaisir de le donner ici dans son intégralité, bien qu’il soit déjà présent sur le web. L’essentiel est de lire et faire lire ce texte intemporel écrit à l’âge de 32 ans.

Résolutions pour quand je vieillirai

Ne point épouser une jeune femme.Ne point fréquenter les jeunes gens, à moins qu’ils ne le désirent.N’être point maussade, ni morose, ni soupçonneux.Ne pas mépriser le présent, ses manières de voir, son genre d’esprit, ses modes, ses hommes, ses guerres, etc.Ne pas rabâcher sans cesse la même histoire aux mêmes gens.Ne pas être cupide.Ne pas négliger la décence ou la propreté, de peur de devenir dégoûtant.N’être pas trop sévère pour les jeunes gens, mais faire une large part à leurs enfantillages et à leurs faiblesses.Ne pas être trop prodigue d’avis, et n’en donner qu’à ceux qui en demandent.Prier quelque bon ami de me prévenir de celles de ces résolutions que je viole ou néglige, et en quoi, et me réformer en conséquence.Ne pas trop parler, surtout de moi.Ne pas me vanter de ma beauté passée, ni de ma force, ni de ma faveur auprès des dames, etc.Ne pas écouter les flatteries, ni me figurer que je puis être aimé d’une jeune femme.Ne pas être tranchant ni entêté dans mes opinions.Ne pas me donner (?) pour observer toutes ces règles, de crainte que je n’en observe aucune.

Ceci n'est pas le portrait de Jonathan Swift mais un mascaron sur la façade d'un immeuble montpelliérain

Ceci n'est pas le portrait de Jonathan Swiftmais un mascaron sur la façade d'un immeuble montpelliérain

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