6 janvier 2011

A Paris, de la rue de la Huchette à Montmartre

Les vœux  présentés chaque année concernent le plus souvent la famille et le cercle, restreint, des vrais amis.  Si l’année se passe bien, on remet ça au millésime suivant  et tout continue d’aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans les moins réjouissants, il en est autrement car comment oublier que quantités de gens jugeront l’année bonne si aucun assassinat ou attentat aveugle, de nature « religieuse » de surcroit - ce qui est un comble-, ne vient endeuiller leur famille, si aucun enlèvement ne jette des parents dans l’angoisse, si aucun chef d’état arrivé au pouvoir par un coup de force n’arrête pas de conduire son pays à la dérive, si un autre ne se maintient en place en dépit des suffrages qui ont désigné son adversaire ou, ailleurs encore, parce que les élections ont été truquées…La liste serait longue de tous les maux qui empêchent d’être serein en 2011 comme en 2010. Il faut néanmoins vivre avec eux en arrière plan ; c’est pourquoi je reste  en ce début d’année dans le registre passéiste. Il sied à l’évocation de deux quartiers de  Paris que j’ai bien connus et aimés.

L’écoute des musiques proposées  par André Francis la semaine passée1 et la trop brève rencontre  avec un émule de Frank Sinatra,  crooner2 et joueur de washboard accompli, défendant par ailleurs avec passion le  jazz non dénaturé,  m’a incité à faire une visite à la rue de la Huchette. J’ai observé depuis longtemps la lente métamorphose de ce coin du quartier latin blotti au pied de Saint-Julien Le Pauvre. Il a bien changé depuis le temps où, encore lycéen, je venais siroter un blanc sec  au Petit Sancerre, bistro typiquement parisien au bas de la rue Saint-Jacques. Depuis longtemps phagocyté par la brasserie voisine au coin du quai St-Michel, le café n’a laissé dans mon souvenir que l’image du garçon rondouillard et chauve en tablier noir et  chemise blanche qui accueillait ses clients avec un sourire non commercial. La couleur locale s’est bariolée et l’on ne compte plus les restaurants grecs et autres établissements méditerranéens ou asiatiques aux rabatteurs loquaces, ce qui semble plaire aux nombreux touristes  qui s’imaginent sans doute se trouver dans un quartier de Paris traditionnellement « typique ». Dans le fatras des enseignes plus lumineuses les unes que les autres, je n’ai même pas cherché à retrouver la devanture du Chat qui pêche, où j’ai eu le plaisir d’entrer une seule fois de ma vie il y a bien longtemps. André Hodeir s’y produisait sobrement au vibraphone. A la même époque, j’ai eu moins de chance au Caveau de la Huchette, situé juste en face. Le videur n’avait pas voulu nous laisser y entrer, une amie et moi. Cinquante  ans après cette contrariété, je pense qu’il faut chercher les raisons de ce refus du côté du délit de faciès, déjà…

Eglise Saint-Pierre de Montmartre en 1863

Eglise Saint-Pierre de Montmartre en 1863

Autres souvenirs d’un quartier de Paris qui a changé dans le même mauvais sens : le haut de la butte Montmartre. A six heures du soir, même en hiver, la Place du Tertre ressemble à un grand magasin aux heures d’affluence ou à ces ruelles du Mont Saint-Michel ou de Cordes sur Ciel l’été évoquées précédemment. Ainsi sont  banalisés, à la manière des centres commerciaux uniformes, des secteurs urbains touristiques. Là aussi je n’ai pas eu l’envie de vérifier si les artistes sédentaires, toujours plus nombreux, exposaient encore les images des poulbots qui ont fait le succès du lieu mais j’ai remarqué que certains dessinateurs proposant de vous faire le portrait sont aussi accrocheurs que des paparazzis. Sans doute ne sont-ils pas sujets aux doutes qui m’assaillirent lorsque, croyant un peu naïvement à mon avenir d’artiste, j’avais passé des heures à la terrasse d’un café avec mon carnet de croquis, sans pouvoir me décider à franchir le pas. Au début des années soixante, la place et ses alentours n’étaient alors pas recherchés pour le clinquant et l’artificiel mais pour l’atmosphère paisible d’un village de province ; les artistes authentiquement montmartrois existaient encore, du moins je le crois.

Musée de Montmartre

Musée de Montmartre

Paradoxalement, on retrouve cette paix du « bon vieux temps » côté nord de la butte,  dans les rues villageoises en contrebas de la place. La rue Cortot et le Musée de Montmartre qui s’y trouvent sont de véritables havres de silence. On est stupéfait de constater que la fréquentation y est inversement proportionnelle à celle de la place du tertre. La façade du bâtiment donnant sur la rue est modeste ; celle donnant sur le jardin est un peu dégradée mais on est immédiatement pris par le charme d’un paysage qui évoque l’époque où Poulbot prit en charge les enfants déshérités de Montmartre. Une salle au rez-de-chaussée du même bâtiment réunit plusieurs œuvres significatives de l’artiste tandis que les salles distribuées sur les étages de la deuxième maison, au fond du jardin – elle donne aussi sur les célèbres vignes - proposent  des peintures et des objets liés à l’histoire montmartroise si riche en événements.

Vue partielle du jardin du Musée de Montmartre

Musée de Montmartre. Vue partielle du jardin

Le musée est actuellement géré sur le mode associatif par la Société d’histoire et d’archéologie « Le Vieux Montmartre ». J’ai appris, de la bouche des personnes de permanence à l’accueil le jour de ma visite, que le statut du musée allait bientôt changer. Les bâtiments, qui faillirent être détruits dans les années vingt, ont été sauvés mais ils ont aussi beaucoup souffert des affres du temps. Le budget que la ville de Paris, propriétaire, aurait dû consacrer à leur remise en état est énorme ; un accord a été trouvé avec un partenariat privé qui prendra en charge – est-ce du mécénat ? -  la gestion du musée et la réfection de l’ensemble des bâtiments. Ils resteront propriété de la ville. Je trouve regrettable que les édiles parisiens aient préféré ce choix au lieu de garder la haute main sur l’ensemble de ce patrimoine à mon sens aussi précieux que l’hôtel du même nom qui abrite la bibliothèque Forney. Dans cette dernière avait été organisée en 2008 une remarquable exposition  présentant une grande partie de l’œuvre de Poulbot.  j’y avais passé des heures. Les personnes employées au musée de Montmartre sont assurées, semble t-il, de conserver leur emploi. C’est ce que je leur souhaite sincèrement pour 2011 et les années qui suivront car ils aiment visiblement ce qu’elles font en ce lieu de travail privilégié ; je les comprends.

1.Invité dans l’émission d’Alex Duthil sur sur France Musique, du lundi 20 au vendredi 24 décembre 2010..
2. Claude Pou-Sullivan

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