18 février 2009

« Ils sont pas dans l’Imerne ! »


Les lecteurs malgaches n’apprécieront sans doute pas ce déplorable jeu de mots mais il me semble s’appliquer assez bien à ce qui se joue actuellement au cœur de l’Imerina (prononcer imern’ )1. Est-ce un drame, une tragédie ?: Si la question n’était pas aussi grave, on pourrait dire aussi qu’on assiste à une opérette mettant en scène un prétendant au pouvoir dans une petite république fictive d’Amérique du sud où deux protagonistes s’invectivent par médias interposés, avec pour décor une garde prétorienne prête à tirer sur la foule déchaînée et, en toile de fond, les représentants des églises plus ou moins pressenties pour jouer les intercesseurs…L’héritage colonial est bien difficile à digérer à Madagascar comme dans de nombreux anciens pays colonisés d’Afrique. Quand le goupillon a ouvert la voie au sabre (ce fut aussi l’inverse), les sociétés dont on a détruit brutalement valeurs et croyances religieuses - celles-ci fussent-elles archi « primitives » - ne savent pas toujours à quel saint se vouer. Avec l’indépendance de leur pays retrouvée, les chefs d’état qui se sont succédé à Madagascar, notamment dans le dernier quart du siècle et jusqu’à aujourd’hui, ont entériné par leurs errances continuelles la rupture avec le passé, rupture consacrée par le colonisateur qui fusilla au passage et pour l’exemple les autorités morales du pays conquis. Ce dernier ne s’en est toujours pas remis.

poteau "fétiche" betsileo

Il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour le rétablissement de la monarchie, quoique certains nostalgiques continuent vraissemblablement d’en rêver secrètement, mais de retrouver une raison d’être fier d’être Malgache, en s’appuyant sur les modèles anciens - et en choisissant de préférence les positifs - pour affronter l’avenir. On s’ébaudit aujourd’hui devant les rarissimes statues polynésiennes en bois sauvées des autodafés oecuméniques perpétrés par les missionnaires européens au 19e siècle (exposition du Musée du quai Branly, jusqu’au 10 mai). Les idoles malgaches, peut-être de moins belle facture, n’ont pas eu plus de chance. Heureusement, la culture existe aussi à travers d’autres supports : traditions orales, contes et légendes, proverbes, musique ; autant de biens théoriquement indestructibles qui se transmettaient de génération en génération et dans lesquels la société moderne pourrait encore puiser pour appuyer sa réflexion et les dirigeants orienter leur ligne de conduite. Les Chinois d’aujourd’hui ne manquent pas de recourir à la pensée de leurs anciens philosophes quand elle sert leur politique.

Les moyens modernes de conservation du patrimoine culturel des peuples sont venus à temps relayer les mémoires défaillantes. La photographie, les enregistrements sonores, la numérisation même de ces documents et des textes imprimés permettent de faire face aux accidents de l’histoire ; sauf bien sûr quand les archives originales sont détruites dans un incendie. Cela a été le cas pour certaines archives sonores malgaches, on l’a vu. Eh oui, tandis que des hommes brûlent les témoignages du passé, d’autres tentent de les préserver. J’ai eu cette prise de conscience de l’intérêt de garder ces souvenirs, même ténus, d’événements importants lorsque, en 1968, des collègues de la BN où je travaillais alors ont décidé de collecter les affiches apposées sur les murs de Paris et dans tous les lieux où se déroulaient des manifestations. Ils suivaient ainsi l’exemple d’un Alfred Delvau (1825-1867) 2 qui, 120 ans auparavant, avait décidé de conserver les traces de la révolution de 1848 3.

A Madagascar, les missionnaires auxquels on ne peut pas toujours jeter la pierre, parallèlement à l’éradication des témoignages sculptés de la culture païenne, ont fait aussi un travail de collecte des témoins de la mémoire les peuples qu’ils évangélisaient. Ainsi la mission norvégienne protestante a constitué un fonds d’archives photographiques et textuelles (journaux personnels, collections des lettres) conservé aujourd’hui à l’École de mission et de théologie de Stavenger en Norvège.
Cette école est partenaire du projet plus large intitulé Internet Mission Photography Archive qui réunit la reproduction numérique des documents photographiques collectés par les missionnaires catholiques et protestants dans les divers pays où se trouvaient des champs de mission. Madagascar est très représenté sur ces photos montrant aussi bien des paysages, des villes que des individus dans le cadre de leurs activités (musiciens notamment) ou divers groupes posant devant le photographe. Les originaux datent d’avant et après la colonisation. Tous ces documents d’archives ont une valeur sentimentale importante pour les Malgaches conscients que l’histoire de leur pays ne commence pas en 1896.


Depuis une dizaine d’années, l’Université de Vienne, de concert avec un certain nombre de partenaires dont la Bibliothèque nationale malgache, a entrepris un travail de signalement bibliographique, de numérisation d’enregistrement sonores, de textes et d’images ayant trait à la musique malgache. Cet ensemble constitue les Archives virtuelles de la musique malgache (AVMM). A Madagascar, La bibliothèque malgache électronique (BME) a entrepris depuis 2006 de rééditer des textes consacrés au domaine malgache, textes libres de droits qui peuvent même être téléchargés gratuitement. Ces réalisations, parmi d’autres, montrent assez bien le rôle indispensable que jouent les archives de la mémoire pour les sociétés qui ont perdu leurs repères et l’intérêt du Web qui donne un large accès à ce patrimoine. Il existe d’autres sources documentaires couvrant ce domaine et la numérisation des textes s’effectue aussi à grande échelle, notamment avec Google print. Par le biais des liens accessibles sur les sites web présentés aujourd’hui, le chercheur d’informations sur Madagascar a la possibilité de découvrir les autres.

Gramophone musiques de Madagascar
1. Hautes terres au centre de Madagascar où se trouve la capitale Antananarivo.
2. Ecrivain . Secrétaire de Ledru-Rollin en 1848, il fit ses débuts en 1850 avec le Roué innocent (comédie en un acte en vers). Créateur de la Bibliothèque bleue (1854) il rédigea aussi un dictionnaire de la langue verte
3. Les Murailles révolutionnaires (recueil d’affiches placardées en 1848).- Paris : Bry aîné, 1852.

1 comment to « Ils sont pas dans l’Imerne ! »

  • Les protestants (même colonisateurs) étaient vraiment mieux que les catholiques. Je le pense réellement et après “enquête”. Courage aux Malgaches ! N.