24 novembre 2010

Musiques européennes inspirées par la Grande Ile (suite)

Après le sujet présenté la semaine dernière, voici l’objet. J’ai rassemblé des chansons et des musiques européennes inspirées par la Grande Ile en les classant en deux catégories : la première réunit des chants militaires et des chansons populaires faisant référence à Madagascar, en totalité ou dans des citations. La deuxième est constituée d’œuvres européennes dont la forme est inspirée par la musique malgache ou de titres d’œuvres se référant à Madagascar ; elles  relèvent soit de la musique militaire, soit de la musique dite « classique »  (pour simplifier).

Chants militaires, chansons populaires

Les cinq titres cités dans cette catégorie ne sont pas exactement le produit d’influences culturelles. Le thème « Madagascar » les a cependant inspirés. Je les ai donc retenus plutôt comme témoignages historiques d’une époque où Madagascar n’était pas une destination touristique mais une colonie qui venait d’être conquise. Les paroles de ces chants et chansons militaires marquent l’événement. Leur contenu informationnel est inégal. La langue est assez pauvre et le propos souvent au ras des pâquerettes. Le classique du genre est Adieu Diego. Le premier couplet, moins susceptible que les suivants de heurter les sensibilités délicates (1), donne la tonalité générale.

« Adieu Diego nous n’irons plus
A Tanambo le soir venu
Pour y chiquer une anisette
Avec cent sous de cacahuètes
C’est bien joli de faire 2 ans aux colonies
Mais le pays natal, ça vaut bien mieux
Qu’Madagascar et c’est normal pays d’chacal » (2).

L’île en tant que destination est également présente dans En t’engageant dans les marsouins, autre chant de tradition des troupes de marine. Plus documentée, la chanson de route Vers Tananarive (3) contient des informations intéressantes sur le plan historique. Le sous-titre est explicite : souvenirs de 1895. En quatre couplets, le parolier résume la montée des troupes d’invasion: 

« Partis  » de Majunga.
Sous un soleil de plomb
Jusqu’à   « Tsarasotra » (4)
Nous n’avons fait qu’un bond [...]

Les pertes subies dans les rangs français lors de la prise d’Andriba sont évoquées, ainsi que la menace des canons merina. Mais ces derniers n’empêchent pas la prise du « Palais Manjaka » (Manjakamiadana) par la « brigade Voyron » qui plante finalement le drapeau tricolore sur l’observatoire [astronomique]. On peut supposer que fut composée à cette occasion la marche militaire, « l’Entrée à Tananarive », exact pendant de cette chanson de route.

Vers Tananarive

Vers Tananarive : chanson de route

Dans le domaine civil, la chanson Tananarive, fétiche de Paris(5), présentée dans une note précédente, offre un  exemple anecdotique de chanson populaire des années 30. C’est une parodie de Tananarive, chanson en vogue à Paris lors de l’exposition coloniale de 1931. Le texte passablement vulgaire est un modèle de paternalisme et de confusion des genres. Tananarive est le nom d’une « mignonne négrillonne » dont la description correspond parfaitement à celle de Joséphine Baker qui triomphait alors sur les planches des music-halls parisiens ! Les paroles de cette chanson sont « gentilles » par rapport à celles  de La Malgache, chantée sur l’air de La Tonkinoise et diffusé sur une carte postale de l’époque. Cliquer sur l’image pour lire le refrain. Le texte intégral de la chanson est ici.

La Malgache

La Malgache. Souvenir de Diégo-Suarez

Musiques européennes contenant des thèmes musicaux d’inspiration malgache

Il se peut que le qualificatif de « malgache » ou « madécasse » ait été donné  au titre de certaines œuvres pour la charge poétique véhiculée par ces mots désignant  la Grande Ile. De même que les mélodies composées par Maurice Ravel sur les textes d’Évariste Parny ne doivent pas grand chose, à mon avis, à la musique malgache. Depuis que ces lignes ont été écrites, de nouveaux extraits musicaux sont apparus sur le Web, révélant que des thèmes ou des rythmes spécifiquement malgaches sont bien présents dans certaines compositions mais je ne peux rien dire pour celles que je n’ai pas pu écouter.

Musique militaire (Madaga-tsoin-tsoin!). Deux exemples relèvent de cette thématique : le premier est tiré de l’œuvre d’un militaire, musicien avant tout, qui semble avoir  apprécié les valeurs de la musique malgache. Au point de les intégrer dans l’une de ses compositions. Il s’agit de Jean-Baptiste Lemire(6). Il participe, au titre de sous-chef de fanfare, à la campagne de Madagascar dans le 3e régiment d’infanterie de marine en 1897-1898. Son séjour lui a sans doute permis de découvrir la musique du pays. En a-t-il noté les mélodies à cette occasion ou a-t-il eu connaissance des transcriptions faites en 1900 par la fille de Théophile Gautier (7) ? Quoi qu’il en soit, des accents transparaissent dans sa « Grande fantaisie sur des mélodies malgaches», autant qu’on peut en juger à travers un extrait, malheureusement exécuté sur un synthétiseur.

Le deuxième titre est « Ranavalo : marche malgache » [pour mandoline ? avec triangle et tambour] de William Romsberg  (ou O . Andrieu selon d’autres sources). Arrangement de  M. Maciocchi (8). A la différence de l’exemple précédent, je n’ai pas pu écouter d’extrait de cette marche. Vu son titre peu ambigu, on peut penser qu’elle pourrait  être d’inspiration malgache .

Prise de Tananarive 29 septembre 1895. Dessin de Henr

Prise de Tananarive

Musique « classique ». Les œuvres sont classées par pays d’origine des compositeurs.

Allemagne
« Rhapsodie madécasse » pour deux violons de Holger Münzer (9). Composition de tonalité libre réalisée d’après un enregistrement CD en 1992. Création à Berlin en 1995 par David Yonan et Marianne Boettcher. L’auteur a également écrit des caprices (espagnol, italien, japonais, polonais, etc).

Belgique
« Nocturne malgache » pour orgue de Louis De Meester. N° 439 du catalogue de l’ « IPM Bandotheek : compositeurs belges ».

France
« Rhapsodie malgache » de Raymond Loucheur. Œuvre créée pour la radio en 1945. Le premier mouvement est manifestement d’inspiration malgache.
« Deux danses (égyptienne et malgache) » de Paul Bazelaire (10). Opus 27 tiré du tome 2 de l’œuvre autographe de l’auteur (œuvres de jeunesse) conservé à la médiathèque de Sedan (Ardennes, France). Ces deux pièces ont été dédiées à Mademoiselle Bianca Panteo le 2 mars 1899.

Cette recherche n’est qu’une première approche destinée à défricher le terrain. Il existe vraisemblablement d’autres œuvres répertoriées dans les catalogues de musique. J’imagine déjà des chanteurs et des musiciens malgaches exécutant ces œuvres diverses. Ce serait l’occasion de les réunir sur un disque. Se trouvera-t-il un éditeur intéressé par cette idée d’un cd de musiques inspirées par Madagascar ? Il permettrait de faire découvrir au public un aspect inattendu des influences culturelles de la Grande Ile.


1. Différents sites web proposent le texte intégral. (Chercher « Adieu Diego » avec un moteur de recherche). On note ici et là certaines variantes et des erreurs de transcription, par exemple ici Tanambo pour Tanambao, écrit  ailleursTalambo.
2. Le chacal fait-il allusion à l’animal ou est-il pris dans le sens de zouave (en argot militaire du 19e siècle) ?

3. Tsarasoatra
4. Paroles de P. Litchi. Musique de Jules Bloch. Créée par Max T… - Nancy : A. Barbier, s.d. - (Bibliothèque coloniale du « Mirador »).
5. Paroles de Suzanne Quentin. Musique de René de Buxeuil. - Paris : S. Quentin, s.d. « chanson dédiée à Madame et Monsieur Georges Milton »  (célèbre chanteur de variétés de l’époque).
6. Colmar, juin 1867-La Flèche (Sarthe), mars 1945.
7. Gautier, Judith: Les musiques bizarres à l’Exposition de 1900. Les chants de Madagascar, transcrit par Benedictus. Paris: Albin Michel, 1900.
8. Informations décryptées autrefois sur le site web du « Mandolin Melodies Museum » à Nagoya !
9. Compositeur allemand né à Messkirch (Bade) en 1939.
10. Organiste et compositeur belge. Roeselare, 28 Oct. 1904-Gand 12 Déc. 1987.
11.Violoniste et compositeur français. Sedan, mars 1886-1958.

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