11 février 2009

Le mauvais œil et le doigt dans l’œil !

Madagascar,  Antananarivo, Rajoelina, Ravalomanana…Derechef,  la grande Ile fait parler d’elle et dans des circonstances illustrant une fois de plus son immaturité démocratique.  Comme dans quelques autres pays d’Afrique ou d’Asie,  la vie des citoyens - on a envie d’écrire des sujets -  n’a pas une bien grande valeur aux yeux de  pouvoirs en place qui n’hésitent pas à recourir à la force armée pour conserver leur place,  coûte que coûte.  Le président autoproclamé Ravelomanana n’acceptant pas qu’un concurrent adopte  le scénario qu’il avait lui-même choisi lors de sa prise du pouvoir,  a donné l’ordre à sa garde présidentielle de tirer sur la foule.  Avec tous ces morts, il se  retrouve dans la situation des gouvernements européens qui,  à l’orée du vingtième siècle,   réprimaient les grèves ouvrières  avec la cavalerie ou la troupe ;  mais, à l’époque, ils conservaient le pouvoir… Redoutant fort  le mauvais œil, ce président qui croyait conjurer  le sort en n’acceptant pas récemment les lettres d’accréditation  d’un ambassadeur de France (à cause de son passé diplomatique dans des pays  ayant connu des conflits)  s’est mis le doigt dans l’oeil.  En effet, cette éviction n’a pas empêché la contestation du peuple d’enfler - au point de menacer sa présidence - et  en réponse,  il a fait parler la poudre.

La poudre.  Lui dont la réputation d’homme superstitieux n’est plus à faire,  aurait dû se rappeler un fait oublié  de l’histoire de son pays.  Lors  des funérailles de la reine Ranavalona (1780-1861)  - la  première des  trois souveraines ayant porté ce nom - on raconte que,  lors de l’hommage funèbre qui lui était rendu,  une traînée de poudre,  que des artilleurs tirant des salves de canon avaient  laissé s’ échapper,  s’enflamma spontanément et mit le feu à une poudrière voisine.  Une centaine de spectateurs furent carbonisés et  des villages alentour dévastés… Ravalomana se trouve  aujourd’hui au centre même d’une poudrière et sa ministre de l’Intérieur, en démissionnant, lui a fait savoir qu’elle se désolidarisait de ces réactions disproportionnées. Dans sa volonté de mater ses sujets récalcitrants,  ce président s’est peut-être souvenu de la dureté  de la souveraine merina en matière de répression (nombreuses et cruelles exécutions de chrétiens). Mais il a oublié que  cette farouche nationaliste,  très  consciente  de la menace pour son trône représentée par les étrangers et leurs religions,  déclara un jour « Moi régnant,  on n’enlèvera pas un cheveu à mon royaume » ?  L’inconscient collectif fait que certains  Malgaches d’aujourd’hui ne  peuvent pas laisser passer l’affaire Daewoo déjà évoquée dans une précédente note (vente ou location de centaines de milliers de km2 du territoire national à cette société coréenne, je n’y reviens pas)…

Palais de la reine (Antananarivo) vers 1897

Palais de la reine (Antananarivo) vers 1897

La poudre,  les fusils,  le feu, Madagascar connaît et  fait malheureusement de ce dernier un usage immodéré.  Alors qu’on  ose encore espérer sauver les dernières forêts qui subsistent à Madagascar,  sauvera-t-on le patrimoine culturel qui ne cesse d’être la victime des flammes ?  Après les idoles brûlées en de multiples autodafés au 19e siècle sous le règne de Ranavalona II (1829-1883),  des  collections entières d’enregistrements ethnologiques  musicaux partent en fumée ! Il y a eu d’abord les enregistrements de terrain collectés par des ethnomusicologues malgaches et français ; ces  pièces d’archives  ont vraisemblablement disparu en 1995 lors de l’incendie criminel du « Palais de la Reine »  où elles étaient conservées.  C’est maintenant le sort  que viennent de connaître les  précieux enregistrements de musiques malgaches conservés dans le bâtiment de la Maison de la radio. Les incendiaires qui la semaine passée s’en sont pris à  ce symbole moderne  du pouvoir  savaient-ils qu’ils  faisaient aussi  disparaître une partie de leur patrimoine culturel ? Les « révolutionnaires »  pensent rarement aux conséquences périphériques de leurs actes…

Orchestre de musiciens malgaches à Paris – Exposition universelle de 1900

Orchestre de musiciens malgaches à Paris – Exposition universelle de 1900

Internet et le Web resteront-t-il le seul refuge sûr pour les archives sonores et iconographiques malgaches qui subsistent ? Il est rageant de constater qu’ici on bombarde, on détruit,  on brûle et alors qu’ailleurs des hommes et des femmes s’efforcent de collecter et de conserver des patrimoines qui ne concernent pas les seuls nationaux car ils représentent des facettes de la culture mondiale.  Et comme il arrive souvent,  ce travail patient de conservation est mené avec l’aide logistique et désintéressée  d’acteurs  étrangers qui n’ont d’autre souci que tenter de conserver la mémoire de  peuples dont ils aiment la culture.  Une note à venir présentera  trois  exemples significatifs de travaux réalisés en Autriche, en Norvège et à Madagascar même.

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