13 octobre 2010

La retraite enchantante ?

Après quelques années passées sans avoir plus à subir les contraintes horaires du travail salarié, puis-je dire que j’ai enfin trouvé la sérénité en attendant la sénilité par laquelle se terminera peut-être ma retraite ? Je pourrais répondre par l’affirmative si je n’étais pas préoccupé par cette décision mal engagée de reculer de deux ans l’âge légal de départ à la retraite en France. Ce pays, qui fut longtemps un des modèles du progrès social régresse aujourd’hui sur bien des points de ce secteur. Le problème des retraites existe mais faut-il que ce soient les seuls actifs qui fournissent l’argent permettant de financer les retraites de ceux qui ont cessé de travailler ? Ces derniers ont cotisé eux-mêmes durant leur période d’activité et participé par leur force de travail à l’enrichissement des entreprises qui les emploient. Parfois ils ont cotisé à fonds perdus ; quand la mort survient sans crier gare, peu après l’entrée en jouissance de la fameuse pension et quand ce n’est pas avant même d’avoir atteint l’âge fatidique du départ. Une distribution moindre de dividendes aux actionnaires pourrait générer autant de recettes pour les caisses de retraite et les autres possibilités de  financement qui existent feraient probablement fuir les capitaux en Suisse !

L’âge de départ à la retraite aurait dû être maintenu à 60 ans comme avait eu l’intelligence de le fixer la Gauche lorsqu’elle était au pouvoir. Pourquoi n’avoir pas laissé le libre choix de cet âge pour tous ceux qui en « redemandent » ? Au premier rang figurent bien évidemment les hommes politiques qui, à de rares exceptions près, ne décrochent jamais. Preuve qu’un professionnel de la politique n’exerce pas réellement un métier. A croire aussi que le stress vécu, au parlement par exemple, par ces spécialistes du discours (très bien payés) n’est pas assez fort pour les obliger à « battre en retraite ». S’il est prévu d’accorder quelques concessions, notamment avec la prise en compte de la pénibilité de certaines professions, qu’en est-il du stress au travail, lot commun de millions de travailleurs de tous les secteurs d’activité ?

Les employés de France Télécom qui se suicident représentent les cas les plus exacerbés d’une situation vécue au quotidien par tous ces infortunés qui, dans les banques ou d’autres entreprises privées ou semi-publiques, doivent rendre compte en permanence à leur supérieur hiérarchique de l’état d’avancement d’un dossier ; sait-on que ces personnels peuvent aussi être harcelés par ces mêmes chefs, alors qu’ils sont en arrêt de travail dûment notifié ? Beaucoup doutent de leur capacité à endurer bien longtemps ce calvaire. Le secteur public  n’est pas à l’abri de ces excès et certains enseignants, outre les difficultés rencontrées avec leurs élèves, ont aussi d’autres raisons de se demander pourquoi ils sont venus sur cette galère. Et on recule l’âge de départ à la retraite…

Le monde des bibliothèques qui fut le mien n’échappe pas au mouvement. Le stress qu’on peut y vivre a été étudié au Québec il y a déjà une trentaine d’années. Les relations patron/employé étaient le facteur de stress venant en tête des réponses à un questionnaire de l’enquête d’évaluation menée dans le cadre de cette étude1. Un collègue retraité m’a raconté récemment combien le fonctionnement de la BNF a évolué depuis que la concept de travail sur objectifs et selon des procédures normées était devenu le crédo intangible. « Ah non, on ne fait plus comme ça, il faut suivre la procédure »…On est bien loin du mode de fonctionnement « artistique » et quelque peu décontracté que j’ai pu observer ponctuellement dans les années 60 à l’ancienne BN. Entre ces cas extrêmes de la tyrannie et du relâchement, un moyen terme existe : celui de la négociation, principe parfois délicat à mettre en place quand on est soi-même chef d’une « unité fonctionnelle » comportant des éléments qui n’admettent aucune règle. Le monde du travail restera dur et inhumain tant que des chefs, à tous les niveaux, seront convaincus d’être les seuls à détenir la vérité. Les autoritarismes incontrôlés sont des générateurs de stress et c’est encore pire quand les petits et grands chefs sont acariâtres ou caractériels, ce qui n’est pas rare. Beaucoup oublient qu’eux-mêmes ne sont qu’un rouage du système ; ils subissent aussi ce stress qui semble en définitive  compter pour peu dans l’évaluation des critères de la pénibilité au travail..

Nous ne sommes pas très loin du 19e siècle et si les ouvriers des usines mieux payés que leurs devanciers ne sont plus astreints à travailler des journées entières et n’ont plus à  subir les charges des « Mobiles » sabre au clair lorsqu’ils avaient le front de se mettre en grève, la condition des travailleurs en général n’a pas évolué à la mesure des profits toujours plus grands réalisés par les grosses entreprises. Comme celles du passé et sous toutes les latitudes, il est évident qu’elles ne seraient rien sans les bras et la matière grise de leurs esclaves des temps modernes. La Chine qui se dite encore « communiste », forte de ses centaines de millions de travailleurs sous payés et de ses nouveaux milliardaires, est l’exemple le plus criant de ces éternelles injustices mais la France et d’autres pays d’occident adeptes du libéralisme sans contrôle n’en sont pas tellement éloignés, dans le fond sinon dans la forme. On  peut s’attendre ici et là aux mêmes retours de manivelle…

1. Le stress : comment certains bibliothécaires le vivent, par Maurice Payette et Edith Guay. Argus (Québec), nov-déc. 1981, vol. 10, n. 6, p. 121-127.Traduction anglaise dans une étude de Marie Benoit (Université de Maurice) : The stress, as experienced by some librarians [site consulté le 12/10/2010].

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