29 septembre 2010

Des airs de musique traditionnelle malgache dans la tête

J’ai observé à plusieurs occasions que des enfants de familles malgaches nés et vivant en France ne parlaient pas la langue de leurs ancêtres. Le souci des parents de réussir l’intégration de leur progéniture dans le pays d’accueil explique cela mais est-ce un bon calcul ? Les enfants ont d’immenses capacités cognitives et apprendre simultanément deux langues ne leur pose pas de problème ; au contraire, cela les avantage pour en étudier d’autres ensuite ; à condition qu’au-delà de la langue, les parents ne négligent pas d’éveiller également l’intérêt de leurs enfants pour la culture d’origine de la famille, la culture musicale en particulier.

Mpilalao dansant au son du lokanga

Au son du lokanga

J’ai vécu cette situation et si je regrette de ne pas avoir appris une langue qui n’était parlée que par un seul de mes parents, j’ai été au contact de la musique traditionnelle malgache dès ma plus jeune enfance ; je le rappelais récemment. Néanmoins les divers contextes dans lesquels je l’ai entendue parfois auraient pu m’en détourner. Je pense aux réveillons malgaches parisiens qui se passaient hors du domicile familial, dans des salles pas chauffées (Ah! l’église de Gentilly!) louées par quelque association. Aux démonstrations d’un mpilalao amateur, succédaient les inévitables  danses traditionnelles (pileuses de riz, repiqueuses, etc.), puis le bal qui n’en finissait pas…Je garde le souvenir d’endormissements successifs  sur une chaise,  dans l’attente du premier métro du matin car la famille n’avait pas de voiture à cette époque lointaine.

Cette découverte de la musique malgache m’a aussi fait prendre conscience que chez les Malgaches (tous ?, j’aimerais bien le savoir !) le temps n’a pas la même valeur qu’en Europe. Ils ne se démontent pas lorsqu’ils sont confrontés à des problèmes organisationnels. Quel invité à une soirée malgache donnée en France (mais je sais que c’est la même chose ailleurs), n’a pas été témoin de ce manque de rigueur propre à en agacer plus d’un mais qui se termine toujours par un sourire désarmant des organisateurs : ouverture de la salle et accueil des invités prévus à 8 heures… A 9 heures, la clé a enfin été trouvée mais les éléments du repas ne sont pas encore arrivés. Enfin à 10 heures, la fête commence et fait oublier les énervements initiaux. J’ai pu observer cette situation récemment ; je l’ai vécue encore il y a quelques années mais une soirée plus ancienne a particulièrement marqué mon esprit par son amateurisme flagrant. C’était en 1959, à Paris.Soirée artistique malgache 1959

A la différence de certains artistes et du public présents, les « Annales de la salle Gaveau » n’ont peut-être pas gardé le souvenir de cette « Grande soirée artistique malgache » donnée en ce lieu célèbre le mardi 2 juin à 21 heures « au profit des sinistrés de Madagascar »1. Le programme en deux parties était ambitieux mais chaque numéro (il y en avait 15)  n’ayant vraisemblablement pas été minuté au préalable, la soirée devenait interminable. Après une première partie entièrement consacrée aux sempiternelles danses folkloriques mettant en scène les activités agricoles (mpiasa-tany, mpanetsa, mpitoto-vary, etc.), Jacques Charby, comédien qui avait prêté son concours, ouvrait la deuxième partie. Je pense qu’il a gardé un mauvais souvenir de l’interruption brutale de sa prestation, trop longue sans doute aux yeux des organisateurs surgis des coulisses pour lui demander impérativement de l’abréger (Quel scandale !). Il est vrai que plusieurs autres artistes (non malgaches) attendaient leur tour ainsi qu’un « jeune poète français » (Serge Moreau) qui devait réciter quelques textes avant que ne passent les Barijaona ainsi que « Fidimalala et ses rythmes ». Osuza et le chœur Madagasikara devaient clore la soirée en interprétant « lamba malagasy » de Ranaivo Ranarivelo. Je ne me rappelle pas si la suite du programme avait été respectée dans son intégralité après l’incident…

Barijaona et les autres…C’était l’époque d’Etsy babeko chanté dans de petites salles de spectacle parisiennes. Les artistes malgaches étaient encore loin de l’Olympia mais ils montraient le chemin du professionnalisme. Je me souviens de ce caveau qui existait au bas de la rue Cujas au milieu des années 50. Mon père m’y avait emmené écouter le gracile chanteur et la plantureuse Osuza. Avec le recul, je pense que par leur physique et leur costume bariolé, ce couple original n’aurait pas déparé dans un groupe folklorique… balinais ou tahitien! Je m’étais emparé d’une paire de combos inemployés  et ils m’avaient laissé les accompagner un moment, à croire que l’adolescent que j’étais encore ne jouait pas trop à contretemps…

Contretemps ! Ce sera le mot de la fin et l’occasion de revenir sur une de ces notes « bloquées par le système  » que j’évoquais dans la précédente et de donner de nouveau deux liens qui ici fonctionnent. Il m’était impossible de les corriger, sauf à refaire complètement la note en question, ce qui n’est pas mon intention. Je renvoie donc derechef à la belle interprétation de cet ancien air de cour chanté par Érick Manana. Pour les non initiés, je précise qu’Afindrafindrao (« Un pas après l’autre ») est l’incontournable air à danser qui accompagne depuis toujours de nombreuses festivités malgaches. Autour de la piste, chaque couple, qui n’est pas face à face – la femme est placée devant, l’homme derrière -, s’applique à respecter un pas de danse bien codifié, dans une ronde sans fin exécutée d’une manière bon enfant sans doute assez éloignée de la solennité originelle du quadrille…


Grosso modo, les paroles racontent l’histoire de deux amoureux qui s’exercent à l’afindrafindrao. Le jeune homme languissant entraine son aimée dans la danse. Un moment donné il lui déclare sa flamme : « si vous ne m’aimez pas, raccompagnez-moi à mi-chemin quand je rentrerai »… Il est complètement sous son charme et sous les effets de l’alcool; il parle de la taille fine (tsara bika) de la jeune fille, de sa beauté mais aussi de sa fierté qu’il lui reproche! Il dit encore qu’ils sont voisins proches et qu’un simple sifflement suffira pour le prochain rendez-vous… ». Oui bague, où est la main à laquelle je te passerai »… « Si moi je me penche, tu me soutiendras avec un entonnoir (!), mais si toi tu te penches je te soutiendrai doucement par un tissu où tu te jetteras…Plus tard, établis à Antananarivo (ils se sont mariés), ils habitent à Ambatonakanga. Ils sont allés rendre visite aux parents à qui ils ont offert des cadeaux et des vêtements de la dernière mode ».2.

Un bal dans les salons de la Résidence générale

Un bal dans les salons de la Résidence générale à Tananarive. Photo prise vers 1898 par un des officiers du Maréchal Lyautey (Droits réservés).

1.Fin mars 1959, une succession de cyclones a provoqué une véritable catastrophe dans l’île, notamment à Tamatave, Vatomandry et Manakara)
2 Les vêtements à la mode sont un thème récurrent dans les chansons populaires merina. Voir les paroles en malgache de la chanson de Justin Rajoro Rehefa manambady Ravorona, inaccessibles depuis la page évoquée précédemment.

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