22 septembre 2010

I’m a poor folksonomist blogger

Je ne lis plus la littérature professionnelle depuis 2004, contrairement à une amie retraitée toujours abonnée à Livres hebdo. La coupure avec le travail (salarié) en bibliothèque me fait donc découvrir avec quelque retard et par hasard des mots nouveaux apparus dans le champ de la documentation. Il en est ainsi de « folksonomie », terme pourtant déjà vieux de six ans, rencontré dans un mémoire 1 de fin d’étude de l’enssib 2 dont le sujet tourne autour de ce néologisme insolite. Il désigne l’indexation des sites Web collaboratifs par les blogueurs eux-mêmes, au moyens de tags, sans référence à un thésaurus ou à une classification préétablie. Dans un chapitre évoquant le débat récurrent qui oppose les pro et les anti-catalogage, ce mémoire cite une de mes productions extra professionnelles (une page de dessins consacrés à ce thème). Je ne cache pas être flatté de constater  que mon site Web a retenu l’attention de l’élève d’une école dont je n’ai pas connu les bancs malgré quelques tentatives pour m’y assoir.

Ce travail m’a donné l’idée de parler aussi de catalogage. Je  prends un risque car je suis bien conscient de l’aspect rébarbatif du sujet mais il le sera sans doute moins à travers des anecdotes. Le vieux débat, sur le fond duquel je ne m’étends pas, me rappelle d’abord un très lointain repas entre bibliothécaires qui évidemment n’étaient pas d’accord ; la soirée fut assez ennuyeuse ; comme ce dîner mondain (dont la province a le secret) au cours duquel une voisine de table à qui je disais que je cataloguais des thèses me répondit avec condescendance : « Vous ne faites que ça ? ». Elle avait raison de s’étonner car beaucoup de bibliothécaires, tous grades confondus y compris certains « chefs » (mais pas les grands), ne passent qu’une une partie de leur temps de travail à cataloguer (rédiger la notice bibliographique d’un document) et à indexer (résumer en quelques mots significatifs le sujet dudit document). Lorsqu’ils sont également blogueurs, cette activité les avantage par rapport au commun des mortels. Leur pratique les a en effet rompus à un exercice pas aussi simple qu’il parait aux profanes.

Une autre anecdote illustre les difficultés que présentent catalogage et indexation, activités que les « anti » jugent vaines. Il s’avère que cela peut être pour d’autres raisons que celles  invoquées habituellement. Je garde le souvenir de mois (j’ai bien peur que ce soit des années !) passés à cataloguer et à indexer ces fameuses thèses, étrangères et scientifiques de surcroît, dans une bibliothèque universitaire d’avant l’informatisation (frappe à la machine à écrire sur des stencils ou des fiches en papier !). L’indexation apprend à maîtriser la terminologie des diverses disciplines, la chimie ou la physique en particulier et c’est son aspect positif. Cet exercice me fut utile ultérieurement lorsque se mirent en place les services d’interrogation de bases de données en ligne. Bref, beaucoup plus tard, affecté dans un autre établissement, j’apprends que tous ces « écrits académiques » récents patiemment catalogués et indexés ont été pilonnés ; les anciens aussi, y compris semble-t-il, les thèses alsaciennes de la période d’occupation allemande (la première)… La raison : un « désherbage » massif rendu « indispensable » pour manque de place dans les magasins de la bibliothèque. En découvrant ce gâchis, je pense ne pas avoir été le seul bibliothécaire à s’être senti parfaitement inutile : le fruit d’un long travail était finalement passé au rebut, comme les artichauts ou les tomates en surproduction…

Dans un registre plus souriant, je me souviens d’une histoire de « vedette matières » rapportée dans les années 60 par un collègue de la salle des catalogues de la Bibliothèque nationale. A un lecteur qui demandait sous quelle rubrique il devait chercher le « Sermon sur la montagne », il avait été répondu  (par un stagiaire ?) : « discours d’adieu ». Plus tard, j’ai connu le catalogueur électron libre qui avait injecté une notice imaginaire dans le catalogue informatisé de sa bibliothèque et ce en réaction à la publication d’un plagiat dont ce bibliothécaire connaissait l’auteur et qu’il détestait. Cette notice a finalement disparu ; comme ont disparu du catalogue de la BN (mais y ont-elles jamais été intercalées ?) les fiches fantaisistes d’un bibliothécaire dilettante dont l’autre fut peut-être l’émule sans le savoir : Paul Masson, alias Lemice-Terrieux (1849-1896). En passant à l’acte, le collègue vindicatif de l’ère électronique réalisait ce que je supposais possible lorsque j’évoquai 3 la méthode de catalogage insolite et pour le moins inventive du grand mystificateur, maître inégalé du genre. Paul Masson n’est plus confiné dans l’Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications 4 et la notice rédigée par François Caradec est la référence obligée pour les auteurs d’articles sur le personnage et une source inépuisable pour les webmasters qui la pompent.

J’aurais bien d’autres anecdotes à raconter mais elles n’intéresseraient plus que les bibliothécaires. En outre mon éditeur de blog me sanctionne dès que les textes sont trop longs, ce qui arrive parfois et m’empêche d’accéder à ces notes complétement verrouillées par le système… Mais je viendrai de nouveau, comme je l’ai d’ailleurs déjà dit, rôder autour de cet intéressant sujet d’observation que sont les bibliothèques. Je ne peux oublier qu’elles furent mon gagne-pain quotidien pendant un temps plus long que les 37 annuités et demie de cotisation nécessaires à l’époque pour partir à la retraite. Sans doute parce que, malgré une impression de temps perdu, j’ai quand même trouvé dans ces années fastes quelques motifs de satisfaction sur le plan professionnel…

Bibliothecaires ancien et moderne

Pro et anti catalogage?

1. Bibliothèques, tags et folksonomies : l’indexation des bibliothèques à l’ère sociale / Claire Lebreton. – Villeurbanne : enssib, 2008. (Mémoire d’étude, mars 2008).
2. École nationale supérieure de sciences de l’information et des bibliothèques. Elle est implantée à Villeurbanne.
3. Histoire d’une supercherie à la BN. Livres hebdo (courrier des lecteurs). Vol. 5, n. 19, 9 mai 1983, p. 97.
4. Paris : J.J. Pauvert, 1964.

Les commentaires sont clos.