8 septembre 2010

In memoriam Raymond William Rabemananjara

Comme beaucoup de gens fuyant l’ambiance déprimante de la vie quotidienne actuelle, j’ai une certaine propension à vivre dans ma bulle et la période des vacances n’arrange rien. Je ne suis pourtant pas totalement coupé du monde puisque  je lis tous les jours le journal du même nom, sauf quand il n’arrive pas dans les kiosques, ce qui se produit assez souvent. Si le quotidien m’a appris les disparitions successives de Bruno Kremer, d’Alain Corneau et de Laurent Fignon, c’est par la lecture des statistiques de consultation de mon blog que j’ai découvert avec une surprise attristée que Raymond William Rabemananjara était décédé le 25 juillet dernier. La question posée par un surfeur recherchant des informations sur un hommage rendu à l’homme moins célèbre que son homonyme poète, m’a immédiatement alerté de cette disparition. Faute d’avoir connu cette information à temps, j’ai regretté d’avoir simplement cité le nom du disparu dans ma note du 7 aout qui rendait précisément hommage à un autre fondateur, de l’ombre celui-là, du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM). C’est pourquoi je reviens aujourd’hui sur ces deux personnalités qui furent un moment compagnons de route. Ainsi disparait à son tour à 93 ans, après être sorti « du tunnel de la mort » -  selon ses propres termes – un homme que de graves problèmes cardiaques avaient affecté en 2001 mais qui a maintenu le cap pendant dix ans. En raison de cet événement, je reporte à une date ultérieure le sujet de vacances ô combien anecdotique que j’avais annoncé la semaine dernière.

Raymond William Rabemananjara et Jules Rabemananjara en 1934

Raymond William Rabemananjara et Jules Rabemananjara en 1934

En évoquant deux moments de la vie de Raymond William Rabemananjara, je resterai néanmoins au niveau de l’anecdote car mon propos n’est pas de résumer la biographie, fût-ce en quelques lignes, de l’écrivain qui était aussi journaliste. Il l’a d’ailleurs très bien fait lui-même, à travers les ouvrages qu’il a écrits. Je dois cependant rappeler qu’il était le dernier représentant des sept  Malgaches dont le nom reste associé à la création en 1946 d’un mouvement dont le but avoué était l’indépendance de Madagascar. Raymond William Rabemananjara et jacques Rabemananjara, qui n’avaient pas de lien de parenté, en étaient les secrétaires généraux. Dans les recherches menées pour mieux connaître le passé politique de mon propre père, passé dont il parlait finalement peu, j’ai entretenu pendant plusieurs années une correspondance avec le premier. Il m’avait utilement conseillé pour les contacts à prendre à Madagascar lors de ma première visite, et unique jusqu’à ce jour, de la Grande île en 2002. J’ai déjà relaté ce voyage. Il m’a aussi raconté de sa voix haut perchée comment « du temps de leur jeunesse folle », quand ils refaisaient le monde et qu’ils imaginaient une solution pour rendre son indépendance à leur pays d’origine, lui et mon père se raccompagnaient mutuellement chez eux, à pied. Leurs conversations étant interminables, ils repartaient dans l’autre sens et ainsi de suite jusqu’à une heure avancée de la nuit… Je suppose que leurs domiciles respectifs n’étaient pas trop éloignés à cette époque. Ils se sont maintenant retrouvés pour reprendre leur dialogue interrompu. Voilà pour la première anecdote ; je veux maintenant  évoquer un livre clé abordant une période qui a profondément marqué l’histoire de Madagascar, en particulier l’« année terrible » 1947, sujet que traite en partie ce témoignage 1.  Des extraits sont maintenant  accessibles sur le web.

Etudiants malgaches à Paris  (1934)

Etudiants malgaches à Paris (1934)

Dans ce livre de souvenirs, Albert Rakoto Ratsimamanga rappelle notamment les circonstances de la création du MDRM et précise les raisons qui ont présidé au choix des personnalités qui furent les fondateurs du mouvement. Ainsi, « en raison du rôle d’instigateur qu’il eut toujours, la participation de R.W. Rabemanajara s’avérait non moins indispensable que celle de Raseta, de Ravoahangy et de Jacques Rabemananjara ». En ce qui concerne mon père, les révélations de l’auteur ont eu sur moi un effet cathartique car elles m’ont permis de réaliser, plus d’un demi-siècle après les événements de 1947, le pourquoi d’un sentiment de crainte qui s’est emparé de moi, enfant, quand j’ai entendu ma mère dire que son mari avait eu la chance « de ne pas faire partie de ceux qui avaient été arrêtés ». Les Malgaches et les protestants ont l’art de ne pas s’étendre sur les problèmes graves et quand ils ont les deux appartenances, on imagine le résultat. Le garçonnet de cinq ans que j’étais ne comprenait pas à quoi faisaient allusion ces sous-entendus inquiétants et je me souviens avoir vécu ces moments comme une menace. A la différence des membres officiels qui signèrent de leur nom « le serment sur la montagne »2, mon père ne fut en effet pas inquiété et n’eut donc pas à connaître les prisons et bagnes de la République pour faits politiques. A.R. Rakoto Ratsimamamanga explique clairement pourquoi : « Bien qu’ayant participé à bien des discussions de Neuilly, Johnson, Rabialahy et Razanajao ne figurent pas parmi les fondateurs. Non qu’il y ait  eu exclusion systématique mais pour des raisons particulières auxquelles chacun se rendit librement […] D’autres furent intentionnellement écartés. C’était le cas de Razanajao, un des fondateurs de fait. Il s’agissait de mettre en réserve, pour le cas d’un échec, ses qualités de juriste ainsi que les relations de sa femme dans les milieux protestants français… ».

Je suis fondé à penser qu’Albert Rakoto Ratsimamanga se faisait alors quelques illusions, sinon sur les qualités de juriste de l’intéressé mais sur sa pugnacité et l’aide qu’auraient pu apporter les relations de son épouse qui, bien que protestante, n’était pas issue de la grande bourgeoisie. La pauvre ne pouvait pas faire grand-chose en matière diplomatique…Je raconterai peut-être un jour la suite de cette saga familiale, dans un cadre autre que ce blog et si j’ai la chance d’atteindre l’âge canonique de celui qui, en disparaissant, m’a donné l’occasion de parler de lui et encore un peu de mon père. Paix à ses cendres.


1. Madagascar, l’énigme de 1947 : mémoires : entretiens avec Patrick Rajoelina / Prof. Albert Rakoto Ratsimamanga. – Paris : Éd. AKO ; Paris ; Budapest ; Torino : l’Harmattan, 2001.
2. Ibid.

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