4 août 2010

AEOM : l’un des inconnus de la photo aurait eu 100 ans

J’en viens à évoquer le 50e anniversaire de l’indépendance de Madagascar. Je suis lié à la Grande île de manière impressionniste, de par mon milieu familial d’origine modeste dans la région parisienne et surtout par mes nombreuses lectures. Ce cinquantenaire qui survient dans un contexte calamiteux n’éclipsera sans doute pas le 200e anniversaire de la naissance des merveilleux compositeurs que furent Frédéric Chopin et Robert Schumann. C’est en partie pour cette raison que j’ai choisi d’évoquer cet événement à travers le souvenir d’un homme qui aimait particulièrement l’œuvre de ces deux musiciens, sans renier pour autant la musique traditionnelle merina qu’il jouait d’oreille au piano. Il déchiffrait aussi les partitions de cantiques protestants aux tonalités notées à la manière anglo-saxonne. Il n’a pas vécu assez longtemps pour devenir centenaire ; il aurait précisément atteint cet âge le 7 aout 2010.

J’espère qu’on ne me reprochera pas trop de prendre le prétexte d’un événement d’ampleur nationale pour célébrer l’anniversaire d’un membre disparu de ma famille mais Harison Razanajao était de ceux qui déplorent l’usage qu’ont fait les Malgaches d’une indépendance si longtemps revendiquée et qui leur a été enfin aimablement accordée, sous conditions (inavouées). Il y avait personnellement aspiré depuis son arrivée en France en 1933 mais, l’indépendance octroyée, il ne s’était jamais reconnu dans le nouvel état né en 1958, confirmé en 1960, et qui depuis un demi-siècle n’en finit pas de couper le cordon ombilical avec l’« ex-mère-patrie ». Il n’aura pas vu cet état aujourd’hui en faillite, à la mesure de celles de ses élites politiques. Il avait très mal vécu, ajouterai-je, une déclaration publique du futur premier président clamant haut et fort quelques temps avant une investiture à laquelle il ne s’attendait sans doute pas alors : « On n’en a rien à f…de l’indépendance ! » (1). Ce dernier se rattrapa ultérieurement.

J’ai déjà évoqué quatre des fondateurs de l’Association des étudiants d’origine malgache. Je reviens sur les débuts de l’AEOM, comme je l’avais d’ailleurs annoncé dans ma note d’avril 2009, pour compléter une information lacunaire donnée à propos d’une exposition organisée en 2004 à Antananarivo dans le cadre du 70e anniversaire de l’association. Comme un révélateur photographique, le Web met constamment au jour des informations jusque là confinées dans les fonds d’archives, les bibliothèques ou la mémoire des contemporains et permet de suivre à la trace des moments de la vie de personnes dont le rôle modeste ne contribua pas moins à l’évolution des idées. Si leurs descendants ne réunissent pas ces informations éparses, personne ne le fera à leur place. Aussi étrange que cela puisse paraître, feu Bernard Giraudeau – qui aimait Madagascar et qui regrettait amèrement de ne pas avoir suffisamment parlé avec son père -, m’a aussi décidé à rendre au mien cet hommage tardif. Que de dialogues manqués de par le monde entre pères et fils, de générations en générations!

Quelques-uns des fondateurs de l'AEOM en 1935

Une partie des fondateurs et des membres de l’AEOM avec Monsieur (J. ?) Andriambelo. Photo, Paris, 1935. Droits réservés.

De gauche à droite, au premier rang: M. Andriambelo, Félix Andriamanana. Au 2e rang : Prosper Rajaobelina, « Rakoto » Ranarison (célèbre marqueteur d’Ambositra), Raoely James, Pierre Razafy Andriamihaingo, Raherivelo Ramamonjy. Au 3e rang : Albert Rakoto Ratsimamanga, Bertrand Rajaofera, Ramahefy (importateur de plantes médicinales) ou Édouard Andriantsilaniarivo Ratsimandresy ?, Harison Razanajao.
Voir plus bas la liste complète.

Les précisions dont je veux parler concernent un compte rendu au titre dithyrambique de : ” Expo sur d’authentiques héros malagasy ». L’auteur commente une photo (2) représentant les fondateurs de l’AEOM ; il cite quelques noms et termine son énumération par un désinvolte « et un inconnu dont tout le monde a oublié le nom ». Sauf s’il s’agit d’une photo retrouvée après 2002 par les organisateurs de l’exposition, Harison Razanajao était cet inconnu ou un des inconnus car les noms des onze « héros » présents sur le document ne sont pas tous cités (3). Je m’explique: en 2002, année de ma découverte de Madagascar, j’ai rendu visite à la directrice de l’IMRA, sur les conseils de Raymond Wiliam Rabemananjara qui avait pris les contacts à cet effet. J’avais remis en mains propres à Madame Ratsimamanga-Urveg une copie d’une photo sur laquelle figurent ce qui s’avère être une partie des fondateurs de l’AEOM qui étaient seize en réalité, comme on peut le voir sur la liste suivante:

Les noms des 16 fondateurs de l'AEOM (1934)

Les seize fondateurs de l'Association des étudiants d'origine malgache. (Le patronyme Raoely James est ici orthographié Raoly James)

Ce document l’enthousiasma car elle en ignorait l’existence et elle comptait l’utiliser pour la fameuse exposition alors en projet…. Je précise que j’ai pu identifier moi-même quelques-uns des personnages. Ceux que je ne connaissais pas l’ont été grâce à R.W. Rabemananjara et au professeur Ratsimamanga avec lesquels j’avais échangé une correspondance dans ce but un an avant la disparition de ce dernier. Tous deux avaient d’ailleurs convenu qu’il est difficile d’identifier un visage « après tout ce temps ». Mon intention était d’aller ultérieurement au centre de documentation des archives d’Outre-mer pour consulter la liste des fondateurs. Je n’ai pas eu à faire la démarche car un livre   majeur (4) paru récemment donne la liste intégrale de ces noms et permet donc de faire le rapprochement avec les « héros malagasy inconnus » de la photo. S’ils ne possédaient pas cette précieuse photo patrimoniale, les autres descendants respectifs des personnalités immortalisées ici auront sans doute le plaisir de pouvoir procéder à cette identification.

Avant de terminer, je dirai encore quelques mots sur les activités et la personnalité de Harison Razanajao, qui s’avère être un homme de l’ombre. S’il ne fut pas un héros et pas même ce qu’on appelle un « battant », il avait, comme tout un chacun, des qualités et des défauts. Possédant moi-même quelques traits de son caractère, j’ose même écrire que ce Merina passéiste revendiquant sa qualité d’andriana, héritée d’un père qui avait connu la monarchie, déchue 14 ans avant la naissance du fils (5), a vécu « sous le signe de la lettre P »: procrastination, pusillanimité, « petraka » (6) et d’autres termes moins négatifs, comme on va le lire.

ENVA - Promotion 1933-1934 dans la cour du bâtiment Blin

ENVA - Promotion 1933-1934 dans la cour du bâtiment Blin

Des études de médecine vétérinaire interrompues (il ne supportait pas les dissections d’animaux), des études de droit qui n’en finissaient pas mais qu’il termina quand même, ce qu’expliquent – avec la fin des « prêts d’honneur » et des subsides familiaux -, l’obligation de travailler, des charges de famille nouvelles et l’incertitude de la période de la guerre. C’est dans ce contexte, dont je ne connais malheureusement pas les détails, qu’il a participé à la création de l’AEOM et à celle du MDRM dont il fut un des fondateurs, comme le confirme le professeur Ratsimamanga dans une correspondance dans laquelle celui-ci écrit aussi : « Votre père a fait des études de droit pour devenir avocat plus tard, mais il était plutôt musicien, poète (7) et patriote ». A son rythme, dans l’ombre du « fils de la lumière » (8), Harison Razanajao a donc été un des acteurs discrets de l’histoire de son pays avant l’indépendance.

A.R. Ratsimamanga et H. Razanajao

A.R. Ratsimamanga (à gauche) et H. Razanajao dans le jardin du Luxembourg à Paris (1933 ou 1934). Cliché anonyme.

Inscrit en tant qu’avocat stagiaire au barreau de Nîmes en 1942, il fut plus tard sollicité pour défendre certain accusé de 1947 mais ne participa pas au procès, sauf plus ample informé. Il savait cependant faire des discours, comme en témoigne l’éloge funèbre rendu en 1957 au joueur Ndimby (Raphaël Randriamandimby) décédé lors de la première rencontre historique des rugbymen malgaches avec une équipe de la métropole.

Obsèques de Raphael Randriamandimby (Ndimby). 1957

Obsèques de Raphael Randriamandimby (Ndimby). 1957. Harison Razanajao rendant hommage au rugbyman

La carrière effacée qu’il fit dans divers services du ministère de l’industrie et du commerce ressemble à celle de ces personnes qui ne se poussent pas du col, malgré leurs mérites, et dont j’aime évoquer le souvenir. Il resta actif dans le cadre associatif tout au long de sa vie : « Amitiés malgaches » , association qui se voulait unitaire, dont le but déclaré 9 était de « faire connaître Madagascar » et dont il fut également membre fondateur (1944), église protestante malgache de Paris… Quand il fut âgé, je remarquai qu’il aimait « faire petraka »…C’est sans doute pour toutes ces raisons,  et d’autres qui me viennent à l’esprit et sur lesquelles je ne m’étendrai pas, que cet homme militant pour l’indépendance ne joua aucun rôle celle-ci venue. J’ai appris récemment, de la bouche d’une personne proche et  digne de foi à qui il s’était confiée, qu’il avait décliné l’offre de poste d’ambassadeur à Londres qui lui avait été proposé lors de la mise en place du  premier gouvernement malgache.  Un de ses compagnons de route d’avant l’indépendance, Pierre Razafy Andriamihaingo, que l’on voit souvent photographié en sa compagnie sur le présent blog, n’eut pas ces scrupules et accepta le poste prestigieux….

Les Amitiés malgaches

Quelques temps avant sa mort, H. Razanajao avait dit qu’on ne voyait pas deux fois la comète de Halley et, en ce qui le concerne, il avait raison. A la différence de l’astre fugitif, il n’est pas retourné à son point de départ,  malgré un projet de réinstallation à Madagascar dans les années 60. Ses ancêtres et ses autres parents disparus  lui reprocheront éternellement de ne pas être parmi eux dans le tombeau familial de Lazaina près d’Antananarivo. Toutefois, en quittant sa famille en 1933, pour ne la retrouver qu’une seule fois à l’occasion d’un bref séjour en 1964, il avait emporté pieusement une poignée de sa terre natale conservée dans un flacon. Elle se trouve à ses côtés dans le cimetière cévenol où il repose depuis 1985. A ce Malgache qui aurait certainement aimé découvrir les ressources du Web, innombrables en matière culturelle, j’aurais pu dédier un Afindrafindrao joué au piano comme il savait le faire. J’ai préféré  une chanson de Justin Rajoro que je l’ai entendu chanter  dans mon enfance, vraisemblablement lors de la disparition de l’auteur en 1949. Elle est interprétée ici par Geba.  A l’époque, j’avais l’impression de comprendre quelques mots de malgache; et pour cause: le texte est ponctué de mots d’origine française! Diverses tentatives d’apprentissage de la langue, dont une à l’ENLOV, m’ont fait peu progresser. Je n’ai pas été en mesure de faire moi-même la traduction des paroles de cette chanson simple mais chargée de souvenirs…Le texte en malgache est ici. La traduction suivante est proposée par une personne qui souhaite conserver l’anonymat. « Quand Ravorona se marie (moi j’en suis loin) les gens écarquillent les yeux, à nous regarder passer bras dessus, bras dessous Avec nos parures extravagantes, Les cravates rouge écarlate, Les chaussures toutes blanches, ô combien, Nos vestes de la toute dernière mode Je suis loin de ça, ô braves gens. Et ne parlons pas du festin Avec ces betteraves succulentes Qui font saliver ces dames Et quand j’ai fini ma viande je me lèche les babines. Oh la la !!! Oh la la !!! Bien au revoir !!! Des extraits, trop brefs, d’autres chansons de Justin Rajoro,  interprétées par des membres du groupe Solika,  ont été  réunies sous le titre de  « Sora-jandiana »…


1. Propos rapportés à l’époque par Harison Razanajao qui participait à la réunion publique au cours de laquelle Philibert Tsiranana les a tenus. A l’époque, je n’ai pas eu l’idée de noter le lieu ni la date précise de cette réunion.
2. S’il s’agit bien de la photo, déjà publiée par mes soins dans un article de Madagascar Magazine (n. 24, déc. 2001).
3. Notamment Édouard Ratsimandresy que j’ai évoqué dans une précédente note. Il a été identifié sous ce nom sur la photo mais figure sous le patronyme d’Andriantsilaniarivo dans la liste officielle des fondateurs de l’AEOM. Dix ans plus tard, on le retrouve, sauf erreur, enseignant de lettres au collège de Cusset et en 1946 au lycée Paul Lapie de Courbevoie. Ses recherches et ses écrits ultérieurs portèrent sur la langue, la littérature, l’histoire, les coutumes et les traditions de Madagascar. En 1956, il participe à Paris au premier congrès des écrivains noirs où il fait une communication intitulée « Le Malgache du 20e siècle ».
4. Alain-Aimé Rajaonarison : Les associations sous la colonisation à Madagascar, 1896-1960: Tome 1, Leur rôle dans la construction de la conscience ethnique et nationale. – Paris : L’Harmattan, 2009. La liste exhaustive des étudiants qui ont rédigé et signé les statuts figure dans la note 633, p. 228, (sources CAOM, 6 (D), 67).
5 promulgation de la loi du 6 août 1896 déclarant Madagascar colonie française.
6. longue rêverie qui isole du monde.
7. J’ignorais cette facette de la personnalité d’H. Razanajao. La famille a peu de traces de ses écrits. Je fais le vœu qu’ils ne fussent pas conservés dans une malle débarrassée de la cave lors de la vente de l’appartement familial.
8. Raymond William Rabemananjara : Un fils de la lumière : biographie d’Albert Rakoto Ratsimamanga. – Paris : L’Harmattan, 1997. Lire des extraits.
9. Journal officiel n°62 du mercredi 14 mars 1945. Le siège social de l’association était à la salle des sociétés savantes, sise alors 8 rue Danton, à Paris.

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