21 juillet 2010

Le sogomby vazaha (le dragon français). Première partie.

La semaine dernière, j’ai évoqué très brièvement Jean Paulhan, un plat malgache et un ancien moyen de transport typique de la Grande Ile. Je reste sur ces  sujets mais en les replaçant  dans un contexte inattendu et assez curieux : l’automobilisme ! Je prends le risque de me voir reprocher d’aborder des questions d’apparence futile au lieu d’évoquer  le 50e anniversaire de l’indépendance de Madagascar mais je promets d’aborder ce sujet important avant la fin de l’été.  Comme j’aime les paradoxes, je retourne aux débuts de l’  « introduction de la civilisation »  à Madagascar, quand les premières routes carrossables construites par l’administration coloniale française furent ouvertes à la circulation des automobiles, rendant progressivement caduc l’usage des filanzanes. Rappelons que la route du Nord-Ouest est achevée en 1897 et qu’un premier convoi de voitures, conduit par Lyautey, arrive à Antananarivo le 13 novembre. Deux ans plus tard, les premières automobiles font la liaison entre la capitale et Tamatave.

Voiture accidentée vers Arivonimamo

Voiture accidentée entre Antananarivo et Arivonimamo (1934)

« Et l’automobile fut ! » écrit Nasolo-Valiavo Andriamihaja qui rappelle qu’en  1934 « la mécanique était déjà rentrée dans les mœurs locales ». Elle l’était effectivement, ainsi que les accidents de voiture. Le début du 20e siècle avait vu  le développement progressif de la circulation automobile, au même titre qu’en France mais  à un rythme plus lent, sans doute comparable à celui qu’a connu l’île de La Réunion voisine. Ainsi le « Guide-annuaire de Madagascar et dépendances »  de 1905 indique déjà l’existence de quatre sociétés de transport installées à Antananarivo et autant à « Andovoranto » (Andevoranto). Dans les années 30, la possession d’une automobile était encore réservée aux Malgaches qui avaient les moyens d’en acheter une. Mon  père aimait rappeler  qu’à cette époque sa famille disposait d’une voiture américaine, une Nash notamment, conduite par mon grand père alors qu’en France mes grands parents maternels ne possédaient alors qu’une modeste motocyclette…

Devant la Nash six à Madagascar

Arrêt pour la photo lors d

Que savait  de la mécanique  ce grand-père, commerçant de son état et « ancien fournisseur de la Reine » [Ranavalona III], que je n’ai pas connu? Si « la race noire est douée comme celle des singes d’un grand esprit d’imitation » (sic) 1, ce Malgache et son fils qui avaient appris à conduire une automobile connaissaient  les rudiments de la mécanique, peut-être plus que les automobilistes d’aujourd’hui qui n’ouvrent (presque)  jamais le capot de leur voiture, sauf pour ajouter un peu d’huile de temps en temps…L’huile, cet élément indispensable, sans lequel il ne peut y avoir de mouvement durable. Jean Paulhan qui, pendant la Grande guerre, enseigne la conduite automobile à des soldats de Madagascar a certainement insisté sur cet impératif. Les réflexions de ses élèves à ce propos sont éclairantes : « Rakotosona a remarqué le danger plus grand qui les menace aujourd’hui qu’ils savent conduire les autos. ‘Il ne faut pas être fier et mépriser la graisse et l’huile. Mais avant de partir, tu en donnes à chaque partie de ta voiture. Tu songes à toutes, comme si tu appelais tes parents par leur nom’» 2.

Harison Razanajao (1932)

Harison Razanajao à côté de la voiture familiale à Madagascar en 1932...

Cette référence à la famille est des plus intéressantes car elle fait écho à un texte insolite et quelque peu paternaliste sur l’enseignement de la mécanique automobile également publié en 1917 par un nommé Stripenski, brigadier  de l’armée française.  Les comparaisons avec la structure familiale et le culte des ancêtres abondent dans ce texte  de deux pages qui donne des recettes imagées pour « initier aux arcanes du gicleur bouché ou de l’embrayage qui patine des auditeurs de civilisation et de mentalité si différente de la nôtre », notamment les soldats malgaches apprentis chauffeurs amenés à conduire dans les zones de guerre. Pour ce faire, cet ancien administrateur des colonies à Madagascar a recours à des comparaisons culinaires faisant appel au folklore et à l’ethnologie malgaches qu’il semble bien connaître.  A l’instar du « cheval de feu » des Indiens des plaines des États-Unis, tout tourne autour du « Sogomby», dragon légendaire mi-homme mi-zébu né aux abords de la montagne de Tsiafabalala non loin d’Antananarivo, équivalent du croque-mitaine français. L’automobile est donc le « dragon de la jungle française »  qu’il faut apprendre à nourrir correctement si l’on veut qu’il se mette en marche. Paradoxalement, ce texte involontairement comique néglige de parler du rôle essentiel de l’huile. Je reviendrai la semaine prochaine et plus en détail sur ce morceau d’anthologie.Guide-annuaire de Madagascar - 1905


1. Phrase extraite d’un roman peu connu, émaillé de clichés de ce genre caractéristiques de la  littérature de la fin du 19e siècle. Son action se passe à Madagascar et j’aurai l’occasion d’en reparler ultérieurement.
2. Conducteurs malgaches en France.  La Vie, 6e année, n.1, janvier 1917, p. 22-23. Repris dans : Cahiers Jean Paulhan. 2 : Jean Paulhan et Madagascar. – Paris : Gallimard, 1982.

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