14 juillet 2010

Madécasse, toi

Cette note est la suite de la précédente et l’illustration de l’utilité d’un dictionnaire intégré dans un lecteur électronique lorsqu’on lit un texte ponctué de mots dont on ignore l’origine. Dans ce nouveau chapitre linguistique, il s’agit d’évoquer quelques termes souvent rencontrés dans les guides de voyages et les livres scientifiques et deux mots d’une grande banalité car d’usage courant dans le monde entier. Leur point commun : ils sont censés être tous originaires de Madagascar et sont entrés dans la langue française. Ils figurent du moins dans  le Petit Robert électronique sur cédérom (édition 1996), point de départ de ce nouvel exercice. La grande souplesse de l’informatique permet aujourd’hui des tris selon de critères de recherche multiples, l’étymologie en particulier, une facilité que les dictionnaires imprimés traditionnels n’offraient pas. Plutôt que de la présenter sous la forme d’une liste, cette dizaine de mots  apparait ci-après dans un court texte du genre  « fiction du 19e siècle d’avant la colonisation » que j’ai rédigé pour la circonstance. J’ai introduit et marqué d’un astérisque trois termes absents du dictionnaire et qui auraient mérité d’y figurer. Ils font l’objet de commentaires; on verra aussi à cette occasion que, quelle que soit sa forme, imprimée ou électronique, un dictionnaire n’est pas à l’abri des erreurs de ses rédacteurs. Cette suite de termes est loin d’être exhaustive car l’ “Apport de Madagascar au vocabulaire français” s’est exercé tout au long des 17e et 18e siècles.

filanzane

Filanjana dans la forêt. Dessin de Riou gravé par Barbant.

Passablement secoué sur son filanzane qui avançait au pas cahotant des porteurs, le missionnaire avait néanmoins le temps d’observer et d’écouter la nature : ici le chant d’un souï-manga perché sur les hautes aux branches d’un filao tandis qu’un indri tentait  de se dissimuler dans le feuillage  ; à la nuit tombante, un tenrec qui traversait la piste sans se hâter…Arrivé à étape de sa tournée d’évangélisation, un village isolé, le saint homme fut accueilli par un pasteur malgache qui lui offrit l’hospitalité. Drapé dans son  lamba* traditionnel, son hôte l’invita à partager un plat de riz relevé d’un rougail fortement épicé. Il le trouva succulent car il avait grand faim.  A la veillée, il écouta avec intérêt quelques uns des nombreux hain-teny* pleins de finesse que connaissait son hôte. L’heure du coucher venue et comme il était fatigué, il apprécia la souplesse du raphia des rabanes qu’on avait déroulées à son intention. Le matin, il reprit sa route espérant bien rencontrer quelque ravenala qui lui permettrait d’étancher sa soif car cette nouvelle  journée madécasse* allait être chaude pour le voyageur. Un maki apprivoisé passa alors devant la maison en sautillant.

ravenalas

Massif de ravenalas (arbre du voyageur)

Quelques commentaires s’imposent. Peu nombreux, les mots originaires de Madagascar - et pas nécessairement malgaches sur le plan linguistique - présents dans le Petit Robert sur cédérom appartiennent essentiellement au domaine de la zoologie et de la botanique ; seuls raphia et rabane connaissent une notoriété mondiale, au même titre que la tomate ou le chocolat originaires du Mexique. Dix mots, c’est peu mais plus que les mots javanais (5) mais moins que les mots  malais (58) identifiés par le dictionnaire. Il permet ainsi de faire des recherches parmi les langues malayo-polynésiennes, langues auxquelles le malgache appartient et dont des linguistes font une sous-famille des langues austronésiennes tandis que d’autres, pour des raisons dépassant le champ de la linguistique, dénomment nousantariennes. Le Petit Robert semble justifier le choix des mots retenus par leur présence dans la littérature française. Un mode de recherche permet effectivement de retrouver un terme précis employé par un écrivain,  assorti de la liste des citations de ce dernier. On peut alors s’étonner que le mot lamba n’ait pas été retenu puisque Paul-Jean Toulet, cité 22  fois dans le dictionnaire,  l’a utilisé dans une de ses œuvres :

« Un lamba madécasse enveloppait mon lit,
Sous le pastel usé d’une affreuse cousine
»1

Le nom de cette pièce d’étoffe encore portée à maintes occasions est évidemment moins connu que le sarong malais, le paréo tahitien  ou le sari indien mais certainement pas moins que le sampot khmer; ces noms de vêtement ont pourtant droit à une entrée, pas le mot « lamba ».

Merina ceints de leur lamba (1908)

Merina ceints de leur lamba (1908)

Le fait que Paul Jean Toulet utilise le mot madécasse, doublet de malgache dont l’étymologie est tout autant conjecturale, justifierait aussi que le premier figurât aussi dans la version sur cédérom du Petit Robert alors qu’il  est présent dans l’édition imprimée. Qui plus est, le mot avait été employé par Parny auteur des célèbres Chansons madécasses mises plus tard en musique par Ravel. Enfin, les précieux travaux de Jean Paulhan sur les hain-teny malgaches justifieraient pleinement que ce mot soit lui aussi retenu puisque les pantoums malais auxquels on les compare souvent ont droit à une entrée.

Lorsqu’il ne connait pas l’étymologie précise d’un mot, le dictionnaire indique : « mot de Madagascar ». Il en est ainsi pour rougail. Le mot est en réalité d’origine tamoule et est vraisemblablement arrivé à Madagascar via La Réunion. Le Petit Robert cite deux lémuriens malgaches : le maki et l’indri. Concernant  l’étymologie du nom de ce dernier, il commet une erreur de classification : « Indri. 1780 ; exclamation malgache ‘le voilà’, prise à tort pour le nom du singe », catégorie dont il ne fait pas partie, comme on le sait. L’animal est pourtant correctement défini comme un  lémurien dans la notice principale…Cette erreur, qui figure aussi dans la version imprimée du dictionnaire, a peut-être été corrigée dans une édition plus récente que celle dont je disposais. Tout comme a peut-être été ajouté un troisième lémurien : l’aye-aye. Cet animal nocturne et discret vivant lui aussi exclusivement à Madagascar était présent dans le Robert électronique (en ligne) consulté il y a quelques années dans une bibliothèque mais absent de l’édition sur cédérom dont je disposais pour faire cette mise au point. Mes sources pèchent  sans doute par leur relative ancienneté mais le but recherché était de parler de ces mots originaires de Madagascar entrés dans la langue française  et éventuellement de les faire connaître.

aye-aye

L’aye-aye tel que le Magasin pittoresque le représentait en 1839

1. Je songe aux plats sucrés. Les contrerimes de P. J. Toulet.

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