7 juillet 2010

Des mots pour le bien dire

Il y a un quart de siècle, j’avais noté lors d’exposés d’un collègue l’emploi fréquent qu’il faisait d’un verbe dont j’ignorais l’existence et dont je dus vérifier la signification dans un dictionnaire la première fois que je l’entendis : « dirimant ». Le brillant bibliothécaire, motocycliste inconditionnel disparu tragiquement dans un accident de circulation, appliquait ce terme à une action ou à un processsus. Depuis que j’ai  entendu un animateur d’une émission de « France musique » utiliser le verbe « enter »,  autre mot  peu usité que je connaissais mais dont j’avais oublié la signification, l’idée me hantait d’écrire une note dans laquelle apparaîtraient quelques-uns de ces termes rarement  employés dans le langage parlé mais présents dans les livres et quelquefois dans la presse, celle de bonne tenue s’entend.  Rares ou savants,  ils obligent à une réflexion pour s’en rappeler le  sens ou essayer au moins de le comprendre si on l’ignore complètement. Le petit exercice de style qui suit ne comporte pas de glossaire ; je laisse à mon lectorat le soin de décrypter un texte qui ne sera pas sujet à des apories superfétatoires et qui, je l’espère, ne se révèlera pas trop amphigourique.

Sans être nullement des hapax, ces mots peu usités sont-ils plus une marque de culture que d’afféterie de ceux qui les emploient ? Ces derniers feront peut-être l’objet d’objurgations, notamment de la part du cuistre bramant comme le cerf dominant au sein de sa harde. Suivant servilement la mode du parler évanescent des banlieues, cet inculte ne saisit pas le côté coruscant de mots que d’autres quidams, dans  leur for intérieur, jugeront obsolètes ou de singe savant. La richesse d’une langue ne se mesure pas seulement à l’aune des mots, dérivés ou déformés, entés sur un vocabulaire orthodoxe mais aussi par la fréquence d’apparition  de termes inhabituels dans le discours quotidien. Cette présence affirmée devrait constituer en soi une propédeutique à leur apprentissage et à leur emploi.

Gérondif, haplologie, maïeutique, oxymore ; voilà encore des termes rencontrés aux détours de textes qui n’étaient pas nécessairement des corpus ; ces mots sont familiers aux latinistes, aux philosophes et aux linguistes mais ne disent rien au vulgum pecus qui les trouve abscons ou abstrus. Ce dernier essayera peut-être de les traduire en langage clair et se rédimera par son savoir personnel s’il exerce un  métier utilisant une terminologie spécifique bien maîtrisée ; il apparaîtra alors comme un véritable thaumaturge. Si la signification des termes de métiers s’explique logiquement par leur fonction,  la traduction devient rédhibitoire pour le profane lorsque le terme relève du vocabulaire propre à une discipline scientifique pointue…

L’évolution de la technologie obvie à ces impedimenta : avec l’ordinateur, on avait en permanence sous la main un Littré salvateur, a fortiori avec les machines communicantes ayant accès à l’Internet. Doté du même appendice pratique, le lecteur électronique, léger et transportable urbi et orbi,  permet maintenant d’éviter que son propre idiome ne devienne une langue étrangère. A condition de ne pas négliger, par procrastination, d’utiliser les ressources lexicales de l’appareil qu’il faudra a contrario exploiter avec alacrité, sans en tirer pour autant une gloire immarcessible.

Emile littré

Emile littré - Caricature de Télory (1873)

Du premier père des Littré
Voyez ici l’auguste face,
Admirez la fière grimace
De cet aïeul d’un grand lettré,
Chef obscur d’une dynastie
Qui, si j’en crois son héritier,
Commença sur un cocotier
Pour finir à l’Académie.

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