30 juin 2010

Pauvre Maillasse !

Dans le contexte politique et social que connait la France en ce début d’été, la lecture du Journal des Goncourt est roborative et on ne s’en lasse pas.  On se retrouve très souvent en concordance avec l’actualité,  notamment en matière de vie politique car celle-ci  a peu évolué depuis le 19e siècle ; jugeons-en : « Des phrases menteuses, des mots sonores, des blagues, voilà à peu près ce que nous discernons chez tous les hommes politiques de notre temps »  exprime assez bien  l’intemporalité de textes qui auraient pu être écrits la veille. On peut se réjouir que la société des journalistes du Monde ait en majorité opté pour le  repreneur non  inféodé au pouvoir et qui, précisément, déplait à ce pouvoir. Contrairement aux craintes que l’on pouvait avoir en voyant un Eric Fottorino répondre à la convocation d’un président qui outrepasse sans vergogne son rôle, le directeur d’un journal n’est pas un pion qu’on déplace à sa guise.

Puisque j’ai de nouveau employé le mot, autant aborder aujourd’hui ce  sujet annoncé la semaine passée quand j’ai évoqué l’emploi de « pion », obtenu au collège d’Alais par un Alphonse Daudet âgé seulement de seize ans. Les pions sont depuis longtemps les souffre-douleur des élèves et outre « Le Petit chose », les récits mettant en scène ces personnels de surveillance ne sont pas rares au 19e siècle. Ainsi dans « Histoire d’un pion » d’Alphonse Karr  ou « le Pion », nouvelle anonyme proposée en 1855 par « le Magasin pittoresque », le surveillant est la tête de Turc des élèves mais  le dernier récit se termine  bien, comme dans un conte de fée, et la morale est sauve : « un pion est un homme, et peut avoir droit au respect même de ses élèves ».

Ne faisant pas une étude sociologique et quoique j’aie ma petite idée, je ne tenterai pas d’expliquer les raisons de l’irrespect traditionnel envers les surveillants (autrefois ?), les profs de musique (souvent) ou de dessin (parfois). Je veux simplement évoquer un  autre souvenir personnel du lycée Charlemagne à Paris et l’un de ses surveillants qui a marqué son époque : Monsieur Maillasse (ou Mahias?). Cet  homme sans âge dont le visage rappelait celui de Croquignol (quand les Pieds nickelés étaient dessinés par Forton), n’aimait pas qu’on le hèle sans raison. Il se  mettait en colère si un élève  s’avisait d’enfreindre cette règle. Certains s’étaient sans doute passé le mot car fusait souvent un « Bonjour Maillasse !» lancé par un courageux anonyme au sein d’un  groupe, ce  qui déclenchait la fureur  du surveillant.

Je fus un de ces provocateurs mais bien  malgré moi. Dans les années 50, je devais être en 5e , lors de la coupure du midi nous sortions du lycée en  empruntant le passage Charlemagne,  alors ouvert au public, pour rejoindre le métro Saint-Paul. J’étais en train de raconter aux petits camarades qui marchaient  avec moi les fureurs du surveillant provoquées par ces intempestifs « bonjour Maillasse ! » Tout à mon histoire, je parlais assez fort sans remarquer que ledit surveillant me précédait de quelques pas ! Se croyant interpelé, il se retourne d’un bloc, m’agrippe par le revers  de ma veste et me demande des explications. De tempérament « sauvageon » à l’époque, je n’explique pas le malentendu, j’écarte sa main d’une tape et je m’enfuis comme un voleur…Rentré en classe en début d’après-midi non sans quelque inquiétude, je vois après quelques minutes apparaître derrière la porte vitrée Monsieur Maillasse accompagné du surveillant général. Le cours est interrompu et je dois accompagner ces messieurs dans le bureau du second. Je pense avoir eu droit ce jour là aux deux  premières heures de colle de ma vie. La leçon a dû porter ses  fruits car,  contre toute attente, il n’y en a pas eu beaucoup d’autres punitions dans ma carrière d’élève sans histoires, avouables du moins.

Cour du  lycée Charlemagne et église Saint-Paul à la fin du 19e siècle

Geste : le télégraphe de la pensée. Dessin de Bertall (1878) et le lycée Charlemagne vers 1890.

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