23 juin 2010

Trépasse le bac ?

Difficile pour un rédacteur de blog qui prétend suivre plus ou moins l’actualité de faire comme si de rien était en ne parlant pas de football! Mais puisque tous les Français sont soi-disant censés suivre les péripéties de la « bande de Pieds nickelés » (dixit ce soir Lionel Esparza dans son émission sur France musique !), équipe qui vient de se faire damer le pion en Afrique du sud par un adversaire loin derrière dans la hiérarchie footballistique, je le rejoins tout à fait sur ce terrain !  Les premiers lecteurs de ces notes se souviennent peut-être de mon désintérêt viscéral pour ce sport dont j’ignore même les subtilités techniques et, comme l’animateur de radio, je me réjouis à l’idée qu’après cette défaite les médias audiovisuels, les journaux, et des plus sérieux comme « Le Monde », seront moins submergés par les commentaires sportifs. Ouf !

Pendant que j’écris à l’aise devant mon ordinateur, je pense aux candidats au bac qui planchent en ce moment devant leur copie et je me revois moi-même dans cette situation ou dans les divers concours que j’ai dû ensuite passer au cours de ma carrière professionnelle (j’en rêve encore !). Je leur souhaite de ne pas être tombés comme moi, lors d’une de ces épreuves, dans une salle de cours dont les tables étaient littéralement labourées  de graffitis que des générations de potaches avaient méticuleusement burinés et qui empêchaient d’écrire au stylo à plume ! J’ai toujours eu du mal à limiter mon sujet, mais là je fus bien obligé !

Ah ce fameux bac, on parle de nouveau de sa suppression. Cette antienne est comme les « marronniers » des journalistes ; on évoquait déjà de supprimer ce diplôme en 1900, soit près d’un siècle après son institution. Il est certain qu’on peut très bien vivre sans ; soit parce qu’on a échoué ou qu’on n’a pas passé les épreuves mais tout simplement aussi parce qu’on a choisi une filière ne menant pas nécessairement à des études longues. Des personnalités ayant réussi une belle carrière dans les milieux de  l’industrie, de la politique ou du monde des lettres n’ont jamais caché qu’elles ne possédaient pas cette peau d’âne qui jouit encore, à juste titre, d’un certain prestige. Il fut un temps mais peut-être cela existe toujours, où l’on pouvait passer un examen spécial d’entrée à la Sorbonne. Un ami, disparu trop tôt (1), qui avait été orienté en lettres modernes au début de sa scolarité, quitta le lycée avant la fin de ses études pour s’inscrire chez Madame Dussanne (il était passionné de théâtre) ; après quelques années, il passa cet examen  avec succès alors qu’il était déjà entré dans la vie active. Il fit ensuite une très belle carrière au CNRS,  complétée par une œuvre littéraire importante.

Un autre homme de lettres des plus célèbres du 19e siècle n’eut jamais le bac : Alphonse Daudet. Peu avant sa mort, il explique pourquoi dans une correspondance dont la teneur rappelle la situation actuelle vécue par de nombreux étudiants  obligés de travailler pour payer leurs études, quand ils ne les arrêtent pas par découragement. Alors qu’il termine sa classe de philo, sa famille connait un revers de fortune et il n’a pas l’argent pour payer les droits d’examen. Il accepte une place de pion « dans un collège du Midi » (actuel lycée d’Alès),  espérant ainsi « pouvoir économiser les 100 francs nécessaires » et passer ensuite le bac à Montpellier… Il a seize ans à l’époque et, mal nourri, confesse que l’argent que son poste de pion lui procure passe en partie en friandises qu’il achète auprès du concierge de l’établissement…Quand il a enfin réuni les cent francs, il monte à Paris, jurant intérieurement d’y passer le bac car il est tenté par le professorat. Arrivé dans la capitale, il voit son capital fondre rapidement et c’est son frère aîné Ernest qui subvient d’abord à ses besoins. Heureusement, le manuscrit des « Amoureuses » (2) est publié immédiatement. Les souvenirs de sa vie à Paris sont encore si douloureux quarante ans plus tard qu’il ne veut pas en parler mais il explique que des articles, mal payés, placés au Figaro, au « Monde illustré » et au « Musée des familles » lui permettent de survivre. Il conclut en écrivant : « Ah ! Il était loin le bachot. »

Il est loin pour moi aussi et cette triste histoire de pion m’incite à évoquer de nouveau quelques souvenirs personnels liés à ce personnage emblématique des lycées. Ce sera dans une prochaine note.

Le marchand de sucre d'orge

Le marchand de sucre d’orge

1. Il s’agit de Maurice Lever. Note ajoutée le 28 janvier 2018. La raison de ce complément d’information est expliquée ici. Pour faire bonne mesure j’ajoute également que Maurice Lever a aussi fait l’objet d’un photomontage humoristique réalisé par mes soins, au temps où il n’avait pas encore commencé ses études universitaires. Je donne cette précision car, hormis les habitués de ce blog, les visiteurs occasionnels peuvent ignorer que mes souvenirs sont également évoqués par le truchement de dessins personnels. CQFD.

2. Les amoureuses. Poésies. - Paris : J. Tardieu, 1858.

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