15 juin 2006

Les mots et les morts

La grande faucheuse ne connaît pas le repos. Successivement, elle vient de réduire au silence trois grands maîtres du verbe et de la scène. Ces disparitions me touchent particulièrement parce que Claude Piéplu, Jacques Villeret et Raymond Devos maîtrisaient parfaitement l’art de jouer avec les mots, de faire sourire et rire, exercices bien difficiles quand on refuse les effets vulgaires. A côté de ces disparus célèbres, un ami, écrivain  un peu moins connu, des connaissances dont la notoriété ne dépassait pas leur environnement familial ou professionnel se sont éteints, sans bruit. Tous ces départs nous rappellent, si besoin était, que notre tour viendra. L’élixir de jeunesse ne se rencontrant que dans les contes de fées, il existe peut-être un moyen, sinon pour retarder cette échéance, mais pour ne pas trop y penser : les mots : ceux qu’on écrit et/ou qu’on échange, ceux qu’on lit. Les textes n’ont pas forcément besoin d’avoir été publiés par de « grands auteurs » pour nous toucher et inciter à la réflexion : œuvres d’écrivains oubliés, de poètes fauchés par la guerre avant qu’ils n’aient pu donner toute leur mesure…

Un exemple : les vers qui suivent retrouvés au hasard de lectures. Leur auteur n’est peut-être pas un inconnu pour le jeune moniteur autrichien qui retourne au pays après avoir terminé le cycle de cours d’initiation à l’allemand dont il nous a fait profiter pendant un semestre. La poésie comme support de cours, telle pourrait bien être la suite de l’apprentissage d’une langue qui ne cesse d’intriguer. Parce qu’elle fut celle de Bach, de Goethe …et du nazisme.

Ich will hinaus!

Ich weiß, daß Berge auf mich warten,
Draußen – weit –
Und Wald und Winterfeld und Wiesengarten
Voll Gotteinsamkeit –

Weiß, daß für mich ein Wind durch Wälder dringt,
So lange schon –
Daß Schnee fällt, daß der Mond nachtleise singt
Den Ewig – Ton –

Fühle, daß nachts Wolken schwellen,
Bäume,
Daß Ebenen, Gebirge wellen
In meine Träume–

Die Winterberge, meine Bergen tönen –
Wälder sind verschneit –
Ich will hinaus, mit euch mit zu versöhnen!
Ich will heraus aus dieser Zeit,

Hinweg von Märkten, Zimmern, Treppenstufen,
Straßenbraus –
Die Waldberge, Die Waldberge rufen,
Locken mich hinaus!

Bald hab ich dises Straßenwochen,
Bald disen Stadtbann aufgebrochen
Und ziehe hin wo Ströme durch die Ewig-Erde pochen,
Ziehe selig in die Welt!

Cet « appel du départ » est de Gerrit Engelke, poète ouvrier allemand né en 1890 à Hanovre et mort brutalement à Cambrai, dans les derniers combats de 1918. Également auteur de dessins et d’aquarelles, le poète fut l’un des précurseurs de l’expressionnisme.


Partir…

Je sais que les montagnes attendent après moi,
loin des maisons, là-bas,
- et les forêts, et les campagnes, et les pâtis,
tout pleins de Dieu et de sa solitude…

Je sais que pour moi le vent
souffle à travers bois depuis longtemps déjà,
que tombe la neige et que la lune accorde,
en sourdine à la nuit son chant d’éternité…

Je sens que dans l’ombre s’amassent les nuages,
que s’ouvrent les feuillages,
et que les crêtes et les plaines
ondoient dans mes rêves

Les montagnes d’hiver, mes montagnes résonnent ;
la neige est aux forêts…
je veux partir, je veux faire avec vous ma paix!
Je veux sortir de cette époque,

loin des marchés, des chambres et des paliers,
loin du tumulte de la rue!
Les montagnes et leurs bois, les montagnes m’appellent!
Oh! leur signe là-bas!

C’en sera bientôt fait des semaines d’asphalte
et de l’exil des villes!
Je vais où les grands fleuves battent comme les artères
de la terre éternelle – je m’en vais, ô joie, par le monde!

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