26 mai 2010

Châteauroux, nouveau cheval de Troie de la Chine ?

Le bulldozer chinois continue d’avancer et les puissants lui font des courbettes. Rien de plus drôle que d’observer Obama,  et après lui Sarkozy,  se croyant obligés de se plier en deux à la japonaise lorsqu’ils saluent Hu jintao. Ce dernier, impassible et raide comme un i, doit se plier de rire intérieurement en se demandant si ces présidents vont bientôt lui baiser les pieds. Les rôles sont aujourd’hui inversés et ces signes appuyés de déférence rappellent, toutes proportions gardées, le temps déjà lointain où les ambassadeurs du roi du Siam envoyés en mission diplomatique à Londres et à Paris s’approchaient en rampant vers la reine Victoria ou Napoléon III qui les recevaient solennellement. Malgré une monarchie absolue et rigide, le Siam - la Thaïlande d’aujourd’hui -, doit peut-être à cette souplesse de l’échine  d’être un des rares pays d’Orient à ne pas s’être fait coloniser, de justesse,  par les Occidentaux. Comme son grand voisin du nord, le Japon ou la Corée, il dut se laisser imposer leurs lois commerciales.

ambassadeurs du Siam reçus par la reine d'Angleterre (1858)

Réception des ambassadeurs du Siam par la reine d’Angleterre (1858)

Malgré sa taille imposante, la Chine avait alors les pieds aussi fragiles que celui des femmes de son aristocratie. Aujourd’hui, elle n’a plus les yeux bandés et elle est repartie du bon pied et après bien des vicissitudes,  son histoire  a repris un cours presque « normal ».  Il était pour le moins surprenant qu’un grand pays d’aussi  vieille civilisation, précurseur dans bien des domaines, à la population la plus nombreuse de la  terre et une des plus laborieuses qui soit, ne joue pas le rôle qui est devenu le sien. Des signes avant coureurs ne trompaient pas ; on pouvait les observer  dans tous les pays où des minorités chinoises s’étaient  installées, pour devenir majoritaires à l’occasion (Singapour), où dans des territoires chinois ayant échappé, provisoirement, à la tutelle de Beijing (Macao,  Hong Kong, Taïwan). Tous ces Chinois de la diaspora faisaient la preuve de leur savoir faire, n’étant pas atteints de la paralysie, ou de la congélation inhérente  à l’idéalisme - pour ne pas dire l’utopie -  communiste qui, partout où elle a été érigée en système politique, contrecarre les tendances naturelles des individus pour la création artistique libre, l’entreprise et les conquêtes (de territoires, de marchés, de positions…)

Je m’étonne de voir l’empressement que mettent obstinément les occidentaux à proposer leur  savoir faire aux Chinois, comme si la Chine était un pays en voie de développement du tiers-monde. N’est-ce pas une politique commerciale à courte vue pour un viticulteur français que d’aller enseigner là-bas l’art de la culture de la vigne ? Il peut espérer des retombées économiques immédiates mais qu’en sera-t-il à long terme lorsque des bons vins chinois, les mauvais sont déjà présents sur le marché français, viendront concurrencer les siens ? Comme pourraient aussi le faire bientôt les producteurs de pommes. La Chine a longtemps gardé le secret du ver à soie. Cela n’a pas empêché la sériciculture de se répandre dans le monde mais ce fut au rythme très lent de la diffusion des connaissances. Trente ans se sont écoulés depuis que Deng Xiaoping a repris le fameux slogan de Guizot « enrichissez-vous » adressé à ses compatriotes ; ils ne se le sont pas fait dire deux fois et les Chinois obtiennent aujourd’hui la gestion de ports de la  Grèce (le Pirée), ils rachètent des marques automobiles européennes réputées (Volvo), ils assurent leurs réserves énergétiques de par le monde,  tout comme le faisaient d’ailleurs les Américains à la fin du 19e siècle lorsqu’ils créaient tous azimuts des bases d’approvisionnement de charbon pour leurs navires. Où en sera la Chine dans trente ans ?

Le projet d’installation d’une plate-forme industrielle chinoise à Châteauroux s’inscrit dans cette stratégie expansionniste. Je ne suis pas prévisionniste ; je préfère garder un regard sur le passé car cette démarche permet de mieux comprendre l’histoire présente. Je terminerai avec un extrait de dialogue amusant et onirique qui, sans être prémonitoire, caricature la sinisation probable de l’ancienne base américaine de Châteauroux, lorsque le cheval de Troie à la sauce chinoise aura trouvé son rythme de croisière : « Mais la France ! m’écriai-je. – La France, me répondit il […], nous nous sommes contentés d’occuper sa capitale  et d’en faire une ville purement chinoise […] Paris remuait trop, dit-il. Grâce à cette sage mesure, La France est tranquille, ainsi que l’Europe, dont tous les peuples ne forment plus aujourd’hui qu’une grande confédération fraternelle et démocratique, sous la protection de la Chine »…(1)

soldats chinois en 1858

Soldats chinois en 1858 : un tigre de guerre et un brave. Dessin de Gustave Doré d’après M. de Trévise.

1.  La Chine à Paris. , par Saintine (Joseph-Xavier Boniface, dit Saintine, 1798-1865).  La Seconde vie. Rêves et rêveries, visions et cauchemars. - Paris : Hachette, 1864. [texte intégral]. Résumé: Un personnage « né natif » de Paris revient dans la capitale après une absence de six mois. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir que Paris est devenu une ville chinoise…Arrêté comme SDF par un policier chinois, Il passe devant un juge de paix, chinois, qui le décrète fou. Il se retrouve à « Charenton » où son compagnon de cellule, un sage – également chinois - qui a assassiné deux académiciens, lui explique qu’il a dormi cent ans et que pendant ce temps la Chine a conquis l’Europe. Cette mainmise a pu se faire par un simple changement du rapport de forces, l’adoption d’armements modernes (canons rayés) et une stratégie qui préfigure étrangement celle d’Hitler pendant la seconde guerre mondiale… L’action est censée se passer en 1960… Le Parisien réalise enfin qu’il ne s’agit que d’un rêve provoqué par la lecture du journal du soir relatant l’entrée de l’armée anglo-française  à Pékin en 1860, quand les occidentaux faisaient la pluie et le beau temps sur terre. Je soupçonne Jean Yanne d’avoir lu ce texte avant de réaliser son film Les Chinois à Paris.

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