4 novembre 2006

Pâtisserie - tabacs, le pied!

Nicolas Sarkozy trouve curieux le projet “d’interdire de fumer dans les endroits où l’on vend du tabac”. Au delà de son souci d’ordre électoral de ne pas se mettre à dos les buralistes, il n’a pas tort. D’un autre côté, la vieille tradition (exception?) française des cafés-tabacs ou des tabacs-journaux ne simplifie pas la commercialisation d’articles autres que ceux destinés aux fumeurs. Je me souviens d’un cas assez original de pâtisserie bureau de tabac qui a subsisté longtemps à Saint-Jean du Gard, petite bourgade cévenole. Le pied pour les amateurs de plaisirs à risques!

Quand ils cessent volontairement de prendre leur dose quotidienne, les fumeurs en repentance sont perturbés et doublement pénalisés. N’ayant plus de raison d’entrer dans un bureau de tabac, ils en oublient les hebdomadaires qu’ils avaient l’habitude d’acheter avec leurs cigarettes! Ces dommages collatéraux ne sont pas bon signe pour les journaux déjà dans une passe difficile! Il faudra bien généraliser un jour le principe des magasins du genre “Civettes” qui ne vendent que des cigares et des produits dérivés et complémentaires du tabac ; comme les tabagies au Québec ou les boutiques spécifiquement dédiées à ce commerce qui existent dans la plupart des pays du monde.

Le fumeur. Dessin d'Alcide Lorentz

Le fumeur. Dessin d'Alcide Lorentz

Plus d’un mois après avoir arrêté complètement de fumer, je tiens le coup malgré l’envie qui me tenaille par moments, surtout le matin, après le petit déjeuner. Ah qu’elle étaient agréables les premières bouffées de cette cigarette allumée dès la dernière gorgée de thé avalée…Pour compenser, je m’intéresse d’une autre façon au tabac : comme phénomène de société. Combien de débats a-t-il suscités depuis son introduction en Espagne à la fin du 15e siècle et sa pénétration insidieuse du monde entier au cours des siècles suivants! Du premier marin de retour des Indes occidentales pris pour un fou parce qu’il déambulait un “brandon à la bouche”, jusqu’aux discours scientifiques les plus récents confirmant la dangerosité de ce qu’il faut bien appeler une drogue…. Cette nocivité n’a pas échappé à Fagon, médecin de Louis XIV, qui écrit “Celui qui, le premier, avait ouvert sa tabatière pour s’accoutumer au tabac, ne savait pas qu’il ouvrait la boite de Pandore, d’où devaient sortir mille maux les plus cruels les uns que les autres…” Et si Molière fait l’éloge du tabac, sans doute ne faut-il pas prendre ce qu’il écrit au premier degré : “il n’est rien d’égal au tabac, c’est la passion des honnestes gens; et qui vit sans tabac, n’est pas digne de vivre… le tabac inspire des sentimens d’honneur, et de vertu, à tous ceux qui en prennent…”. (Dom Juan ou le festin de pierre).

Fumeur dans une bibliothèque

Deux siècles plus tard, l’usage du tabac ne cessant de progresser et gagnant tous les milieux, les moralisateurs y vont de leurs mises en garde. Ainsi un Alfred Maury, qui fut bibliothécaire et qui en cette qualité devait avoir pas mal de connaissances, écrit en 1861 : “le principe contenu dans le tabac, la nicotine, étant un des poisons les plus énergiques que l’on connaisse, on ne saurait nier que l’usage excéssif de ce narcotique ne puisse avoir des dangers. Fumer est nuisible aux adultes qui n’ont pas atteint tout leur développement, et, à plus forte raison, aux enfants. Les jeunes fumeurs sont en général pâles et maigres, et les fonctions de la nutrition ne s’exercent pas chez eux dans la plénitude de leurs effets. Cela suffit pour nous montrer l’influence fatale que pourrait avoir sur la génération un goût trop précoce pour la pipe et le cigare, goût que la mode a produit, que l’oisiveté entretient, et que la régie se garde bien de combattre”.

Tout est dit. 150 ans se seront bientôt écoulés et nous en sommes encore là ; mais la décrue s’annonce. Le mouvement général visant à interdire l’usage du tabac dans les lieux publics, d’abord et vraisemblablement partout à terme, est sans doute un effet positif de la mondialisation. Si la prise de conscience a commencé très tôt, les moyens modernes de diffusion de l’information ont permis d’amplifier le mouvement. Au début du 20e siècle, il était encore très timide en France. A preuve un petit texte qui surprendra les personnes qui ne supportent pas la moindre bouffée de tabac dans leur environnement. Il en dit long sur la condition des fumeurs passifs des années 20 : “Il n’est pas de spectacle plus navrant que de constater l’inconscience avec laquelle certains parents massacrent la santé de leurs tout petits. Vous ne pouvez pas entrer dans un cinéma sans avoir à constater la présence de bébés en bas âge. Ils passent là des heures dans une atmosphère viciée, empuantie de la fumée des cigarettes et des pipes…Nous ne verrions que des avantages à interdire la présence des bébés dans les théâtres, concerts, cinémas. Les parents qui souffriraient de cette restriction à la liberté ne sont pas intéressants.” (Le Progrès civique, 1922). 80 ans plus tard, la teneur de cet appel frise le comique. Noter qu’on ne demande pas l’interdiction de fumer dans les lieux de spectacle, mais seulement de soustraire les bébés à la fumée…Que de chemin parcouru depuis!

éléphant fumer sa trompe

"A la fin du cauchemar de cette nuit, vu un éléphant fumer sa trompe. Le grésillement m'a réveillé". Roland Dubillard, Confessions d'un fumeur de tabac français. Dessin © Claude Razanajao.


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