19 mai 2010

Ne croyons pas trop à une reprise prochaine des affaires *

« C’est un problème qui passionne au plus haut degré – et on le conçoit — le monde des affaires et du commerce. Il n’intéresse pas moins les ouvriers que les patrons, car une reprise des affaires au dedans et au dehors aurait pour premier résultat de réduire les effectifs du chômage qui sont énormes en certains pays, et de mettre fin à la compression des salaires dans tous les autres. Si l’Angleterre et l’Amérique ont des armées de chômeurs qui [se] comptent par millions d’unités, la diminution des prix de main-d’œuvre est universelle! Les travailleurs de France en souffrent comme ceux de Suisse, d’Italie ou de Belgique. L’espoir, pour une contrée, de surmonter la crise sans que la restauration du trafic soit générale, est à proprement parler illusoire.

Comme on l’a dit et établi maintes fois, il n’existe plus qu’un marché unique, un marché mondial. Lorsqu’il y a prospérité, tous les états en profitent ; lorsqu’il y a dépression, tous les états en souffrent. En 1920, le malaise commença par le Japon ; il se propagea en Amérique et de là dans toute l’Europe. Aujourd’hui, on prétend que des indices du relèvement se manifestent ans États-Unis. Remarquez que cette constatation se vérifie, se corrobore, le reste du monde, quel que soit son état de délabrement, ressentira les effets bienfaisants du phénomène.

PAS D’ILLUSIONS CHEZ LES MINISTRESPas d'illusions chez les ministres

- Quatre milliards de déficit! - Ce sont nos successeurs qui vont en faire une gueule!...

Il est des contrées qui influent plus ou moins sur l’économie des continents. Nul ne peut attribuer à la Bulgarie ou à l’Espagne l’importance qui revient dans cet ordre d’idées, à l’Amérique. L’union américaine est un continent. Sa population est plus que double de celle de l’Angleterre et de l’Irlande réunies, triple de celle de l’Italie, et elle l’emporte de 45 millions d’unité sur celle de l’Allemagne. Son territoire est colossal. Son agriculture est, par le rendement global, la première qui soit. Elle fournit les nations de blé, de viande et de coton. Même en dehors du coton, elle est l’une des grandes pourvoyeuses en matières propres à l’industrie, depuis le charbon jusqu’au cuivre. Enfin et surtout, elle est le pays de beaucoup le plus riche du monde et la guerre l’a admirablement servie à cet égard.

Ce n’est, plus Londres, c’est New-York qui est actuellement le grand marché monétaire, et le dollar a détrôné la livre sterling. Voilà pourquoi une reprise des affaires outre-Atlantique aurait une valeur singulière. Le Bureau franco-américain du commerce et de l’industrie qui siège à New-York, vient de publier à ce propos un rapport des plus optimistes. Il faut en enregistrer les conclusions, mais aussi les discuter. Quels sont les symptômes de relèvement que signale le bureau franco-américain? D’abord, les commandes à la métallurgie ne cessent de s’accroitre : ce qui est caractéristique, si l’on songe au rôle que la métallurgie joue dans toute économie nationale moderne et spécialement dans l’économie américaine. Ensuite, comme conséquence, la production de l’acier augmente avec continuité : 1.800.000 tonnes en décembre, près de deux millions en janvier, 2 millions 300.000 en février. Cependant, il ne faut pas encore s’abandonner à un optimisme débordant, car la production n’atteint pas 50% de la normale. Le Bureau nous apprend encore que le nombre des chômeurs a fléchi de 5 à 3 millions. Là-dessus, il faudrait avoir des confirmations, car les données sont assez élastiques et ce n’est pas à 5, mais à 7 millions le nombre des sans travail, il y a peu de jours. Tels sont les indices qu’on nous présente, et qui peuvent offrir quelque importance.

Quant à la hausse des prix, qui s’est manifestée surtout sur les grains, elle laisse sceptique. Est-elle vraiment le signe annonciateur du relèvement ? Si le cours des blés monte, c’est que la production des grands pays exportateurs – Union [américaine], Canada, Argentine, Australie est dans l’ensemble inférieure à celle des années précédentes. La hausse ne signifie pas accroissement de consommation. Elle peut, à l’inverse, engendrer une hausse de consommation, en comprimant encore la faculté d’achat des ouvriers. Et les salaires tombent toujours aux États-Unis comme ailleurs. C’est pour les diminuer encore que les propriétaires de charbonnages ont ouvert La crise qui a abouti à la grève de 800.000 mineurs là-bas. Si l’ère de la prospérité avait été en vue, ils auraient hésité. Le redressement de l’économie mondiale n’est pas encore acquis ».

Si l’histoire ne se répète pas, peut-on en dire autant de l’histoire économique ? Par les données chiffrées qu’il contient (nombre de chômeurs1, comparaison des populations respectives des puissances économiques2, production d’acier3), l’article reproduit ci-dessus trahit son ancienneté. Mais s’il ne date pas d’aujourd’hui, le reflet qu’il donne de l’état de l’économie au début des années 20 ressemble étrangement à la situation que connait le 21e siècle. Le terme de mondialisation venait d’être inventé et celle-ci était déjà bien en place avec, à sa tête, les États Unis forts d’un dollar qui venait de détrôner la livre sterling…On observe toutefois quelques différences et non des moindres : près d’un siècle plus tard, des chapitres inédits ont été écrits : les pays d’Europe qui s’étaient déchirés quatre ans plus tôt et qui allaient recommencer moins de vingt ans plus tard sont réunis aujourd’hui dans une fraternité économique, encore bien fragile, tandis qu’un pays dont le poids comptait alors peu sur le plan international est entré en scène : la Chine. Elle joue maintenant ce rôle de fournisseur mondial ou de premier producteur dans divers secteurs de l’industrie, celui de l’acier notamment…Ironie de l’histoire, elle aimerait aussi que le dollar ne soit plus la monnaie de référence…

Le Progrès civique

Le Progrès civique


* Titre original d’un article non signé paru dans le Progrès civique, n. 140, 1922. Le texte a été reproduit ici in extenso. Hebdomadaire, ce « journal [de critique politique et] de perfectionnement social » a été dirigé par Henri Dumay et publié à Paris de 1919-1939. Il comptait une pléiade de collaborateurs: Georges Duhamel, Anatole France, Charles Gide, H.G. Wells, pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres…et pierre Mille « Président des Compagnons de l’intelligence ».
1. L’auteur évoque des « armées de chômeurs ». En 2009, on en comptait 212 millions, (sources : OIT).
2. La production mondiale d’acier reste fluctuante. En 2006, elle s’élevait à 1.2 milliards de tonnes et les prévisions étaient de 1, 7 milliards de tonnes pour 2015. (Source : l’Usine nouvelle) .
3. Population actuelle des pays cités (données 2008) : États-Unis : 299.260.000. Royaume-Uni : 60.600.000. Irlande : 4.252.000. Italie : 59.500.000. Allemagne : 82.400.000. (Source : Atlaséco du monde 2008).

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