5 mai 2010

Tout feu tout flamme

Beaucoup d’hommes de pouvoir vivent sur un petit nuage. Hommes politiques qui reculent devant les difficultés de mise en œuvre de plans en faveur de l’environnement, industriels qui renâclent à adopter des normes de contrôle plus sévères pour leurs équipements industriels dangereux. Deux  nuages menaçants leur rappellent pourtant que la terre, organisme vivant, ne se laisse pas manipuler, ou quand on s’obstine à le faire, est capable de réactions à la mesure de sa démesure. On ne peut s’empêcher de comparer le nuage de cendres volcaniques qui obscurcit et paralyse le ciel tout autour de l’Islande et  ce nuage sous marin gluant qui détruit la faune et la flore des eaux du golfe du Mexique. Tous deux sont des productions naturelles du sol. L’une, surgie spontanément, l’autre artificiellement  parce qu’on est allé la chercher, dans des conditions apparemment faciles, mais le feu d’artifice que cette intrusion  souterraine et sous-marine a provoqué rappelle, comme aux enfants,  qu’on ne joue pas impunément avec le feu.

L’acharnement mis pour prospecter le pétrole off shore dans les conditions des plus acrobatiques est bien à la mesure des enjeux de l’industrie pétrolière : pomper ou périr. Où que ce soit, puisque cette énergie fossile se raréfie dans les gisements exploités sur  la terre  ferme.  Cet accident sans précédent par son ampleur va-t-il au moins servir de leçon et faire réviser à la baisse les nouveaux projets d’exploitation envisagés en Alaska et dans l’océan arctique ? Rien n’est moins sûr car la mentalité de l’homme évolue plus lentement que ses technologies et la mentalité de l’industriel reste telle que le pressentait Anatole France il y a près d’un siècle : « Je crains beaucoup que les financiers et les grandes industries qui deviennent peu à peu les maîtres de l’Europe ne se montrent tout aussi belliqueux que les rois et que Napoléon. Ils  ont intérêt à l’être » (La vie en fleur).

Les financiers et les industriels sont aujourd’hui les maîtres du monde et ils sont d’autant plus belliqueux. Les industriels du pétrole mènent un combat  sur plusieurs fronts : face au défi que représente la raréfaction de leur gagne pain et face à la concurrence pour l’exploitation des miettes. Soutenus qu’ils sont - et ce depuis longtemps -   par les divers lobbies favorables au pétrole (industrie automobile, transporteurs routiers, avionneurs et toutes les industries mécaniques dépendant de l’or noir, ils auraient dû réserver une partie de leur pugnacité pour d’autres batailles et ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier : par exemple investir dans les industries de transformation liées à la construction automobile (carrosseries en plastiques résistants comme l’acier), énergies alternatives et non polluantes. Malheureusement, ils voyaient ces industries comme concurrentes alors qu’elles sont complémentaires. Avec de tels matériaux, composites au besoin, la construction  d’une voiture nécessiterait à long terme moins de pétrole que  pour la faire marcher,  d’autant plus que cette dernière  peut maintenant  fonctionner à l’électricité.

Mais dès le début de l’ère automobile,  les industriels du pétrole ont freiné des quatre fers. Apparues avant le 20e siècle, les premières voitures électriques n’ont pas fait le poids bien qu’elles fussent  très lourdes. La simplicité du moteur à explosion a eu raison de la traction électrique, sur les automobiles (mais pas sur les trains) ;  la solution de facilité et du moindre effort a prévalu, ce qui est naturel, surtout dans les périodes d’abondance. Elle a annihilé les efforts des chercheurs et des inventeurs qui avaient opté pour la propulsion électrique, ceux d’un Krieger ou d’un Jeantaud, notamment. Constatant que ce mode de propulsion avait été condamné par le problème des batteries, de leur poids  et de la difficulté de les recharger, la revue l’Illustration prédisait néanmoins en 1935 que le « progrès lui réserve peut-être un avenir éblouissant ».

« Toute Innovation sérieuse est lente à mûrir et à se propager » est censé avoir écrit  Augustin Mouchot, autre homme intelligent et avisé qui  misait lui-aussi sur l’avenir. Las,  ses  expériences sur l’exploitation de l’énergie solaire ne donnèrent pas naissance à une industrie qui aurait pu développer cette filière dès le début du 20e siècle. Cette piste, comme celle de l’automobile électrique  devenue réalité est empruntée aujourd’hui avec bien du retard. Le premier avion mu  grâce à l’énergie solaire nous rappelle l’appareil des frères Wright effectuant  leur premier vol. On est enclin à  penser que les développements  à venir nous surprendront, nos enfants du moins…Rendront-ils définitivement caduc l’avis de  La Bruyère qui écrit :« Qu’on examine toutes les inventions des hommes, on verra qu’ils n’ont réussi qu’aux petites choses ; la nature s’est réservé le secret des grandes et ne souffre pas que ses lois soient anéanties par les nôtres ». On peut l’espérer, du moins  si les développements  technologiques futurs se font sans devoir payer un lourd tribut à l’environnement, comme cela se passe encore aujourd’hui.

Nuage de cendres volcaniques - nuage de pétrole

Nuages mortels sous les mers et dans les airs. Dessin © Claude Razanajao

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