21 janvier 2009

Être Noire à New york en 1858

Il n’est pas aisé de commenter, sans faire du « déjà lu », l’investiture de Barack Obama et ce tournant extraordinaire qui marque l’histoire des États-unis d’Amérique. Pour éviter que mes idées personnelles sur cet événement majeur ne recoupent trop les commentaires des médias, je me tourne de nouveau vers les femmes, mais américaines cette fois. Pourquoi ? Parce qu’elles démontrent que l’évolution des mentalités de leur pays passe par elles. Le point de départ de ma réflexion sur ce sujet crucial a été une fois de plus lecture de la presse du passé que j’affectionne, celle du 19e siècle en particulier. Parce qu’elle rend compte de faits survenus à cette époque qui peuvent être mis en perspective avec celui du jour.

Un fait divers, je vais bientôt y venir, nous ramène exactement 150 ans en arrière, à New York. Il montre combien était inhumain le quotidien des « Américains malgré eux » et de leurs descendants dans le nord des États-unis en 1858. Loin des états du sud qui continuaient d’appliquer strictement un esclavage barbare, les Noirs vivant dans le nord étaient « libres » mais vivaient un apartheid dont les interdits, érigés au nom du christianisme, rappelaient l’anachronique et honteuse condition des intouchables de l’Inde d’aujourd’hui. Outre ces derniers, les Juifs qui ont dû porter l’étoile jaune peuvent également ressentir ce qu’est l’ignominie du vécu quotidien d’un être humain interdit d’entrer dans un lieu public ou empêché d’exercer une profession

J’ai déjà évoqué le long le chemin que les parias afro-américains ont dû parcourir, malgré la guerre de sécession qui surviendra en 1863 et qui aboutira deux ans plus tard à l’abolition de l’esclavage dans les états du sud. Les prises de position généreuses des défenseurs blancs de leurs concitoyens de couleur - Abraham Lincoln est l’un des plus connus - positions relayées par les militants noirs eux-mêmes, furent autant d’étapes qui permirent une très lente évolution des mentalités. L’action des Freedom riders qui à partir de 1961 ont milité pour le droit des Noirs de s’asseoir à n’importe quelle place dans un bus est associé au nom de deux femmes qui quelques années auparavant avaient refusé de céder la leur à un blanc : Irène Morgan (1944), Rosa Parks (1955).

L’histoire n’a pas retenu celui de Dred Scott qui, un siècle avant ces manifestations, avait enfreint le règlement qui interdisait carrément aux Noirs de monter dans les omnibus sur rails new-yorkais ! Les faits sont rapportés par la Gazette des tribunaux (Paris) commentant le procès lié à cette affaire. Dred Scott attaqua en justice la compagnie pour sévices sur sa personne. Voici le résumé des faits. Cette femme, coiffeuse de son état était enceinte. Fatiguée après sa journée de travail, elle était montée dans un omnibus pour rentrer chez elle. Refusant d’en redescendre malgré les injonctions du conducteur, elle en fut littéralement expulsée par ce dernier qui n’arrêta même pas son véhicule pendant l’opération. Elle fut blessée en tombant sur la chaussée et perdit l’enfant qu’elle attendait.

Ce procès instruit en février 1858 par la « Cour de marine de New York » pose uniquement la question de savoir si un individu de race noire a le droit de monter en omnibus ou en chemin de fer ! La réponse du juge est édifiante : « Citoyens, mon devoir est de vous faire connaître la loi, les nègres ne possèdent point les mêmes privilèges et les mêmes droits que la race blanche et la décision de la cour suprême dans l’affaire n’est pas seulement un texte de loi ; elle doit être respectée et exécutée par tous les bons citoyens de communauté, car elle est fondée sur les principes les plus incontestables de la justice, de la raison et du christianisme. La plaignante appartenait à la race nègre et n’avait aucun droit de pénétrer dans les voitures de la sixième avenue, et le conducteur avait celui de la chasser pour obéir aux prescriptions de ses gens. La compagnie a parfaitement fait établir ces règlements, pour éviter à vous comme à moi, l’inconvénient d’être assis à côté de nègres. La seule question qui pourrait faire hésiter vos consciences est la violence qui a été employée vis-à-vis de cette femme et qui a eu pour elle de fâcheux résultats ; mais elle a été victime de son entêtement et ne peut s’en prendre qu’à elle des blessures qu’elle a reçues. Celui qui viole la loi doit être puni. »

Par sa référence au christianisme ce jugement n’est pas sans rappeler celui du magistrat qui jugea en 1958, donc cent ans plus tard, l’affaire Mildred Dolores dont j’ai parlé dans une note précédente. Mais l’histoire s’accélère et les mouvements sociaux successifs en faveur de l’intégration ont porté leurs fruits depuis les années 60. Parmi le 54% d’hommes qui n’ont pas choisi de voter pour Obama en 2009, d’aucuns pensaient certainement qu’un siècle ou plus serait nécessaire pour qu’un Noir deviennent président des États-unis. Cinquante ans ont suffi et les 56% de femmes qui ont voté pour lui sont la preuve évidente que la société américaine a profondément évolué et qu’elles ont contribué à cette évolution.

Vue de New York en 1858

Vue de New York en 1858

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