21 avril 2010

Sinisation et péril jaune

Dans le billet précédant celui-ci, je rappelle ce qu’écrit Michel Arrivé, à avoir que “Les nombreux verbes en -iser formés sur un nom de pays désignent « les processus par lesquels une entité nationale ou linguistique s’impose ou est imposée à un territoire ». Si le verbe siniser est apparu en 1936, on peut penser qu’en Chine l’action a précédé le mot. L’influence culturelle de la Chine sur ses voisins est en effet très ancienne et l’on sait que des pays comme le Japon ou l’ancien royaume d’Annam ont adopté l’écriture et divers autres éléments de la civilisation chinoise. Si cette sinisation avant la lettre s’est passée en douceur, on ne peut pas en dire autant de l’ouverture forcée de la Chine au commerce occidental grâce à la politique de la canonnière. Je rappellerai brièvement les faits les plus importants survenus au cours du 19e siècle et la première partie du 20e (1).

Les canons européens bombardent Pékin

- D'où vient ce bruit Ka-Ka-o? - Sublime fils du soleil, ce sont les barbares qui enfoncent les portes de Pékin à coups de canon afin d'obtenir la faveur de se prosterner à vos illustrres pieds. Dessin de Télory

La fin du 18e siècle marque un tournant dans les relations entre l’Europe et la Chine. Celle-ci n’est plus parée de toutes les vertus. L’image qu’en donnent les Européens devient de moins en moins flatteuse. Ils se complaisent à souligner les défauts de l’Empire du Milieu ; ils sont exaspérés par son refus obstiné de s’ouvrir au commerce extérieur. L’ouverture se fera donc par la force. Intervention de la Grande Bretagne en 1839 (début de la première guerre de l’opium) ; on impose au gouvernement chinois le libre commerce de cette drogue qu’il avait interdit en 1800. Les Anglais occupent Shanghai en 1842. A partir de cette date commence une succession de conflits et de traités inégaux qui voient la souveraineté chinoise affaiblie et son territoire dépecé :

dépecage de la Chine_

EN CHINE - Le gâteau des rois...et des empereurs. Dessin de H. Meyer (1898)

1858, perte de la partie orientale de la Mandchourie au profit de la Russie , soit 2.500.000 km2, ce qui est énorme. Sur une “carte élémentaire de Chine ” figurant dans un manuel de géographie chinois des années 60 (3), la frontière sino-soviétique est indiquée comme étant “provisoire” tout au long du fleuve Amour (Heilongjiang); on peut s’étonner que ce territoire aux riches ressources forestières annexé par la Russie tsariste ne soit pas (encore) revendiqué par les Chinois, comme le sont les îlots de la mer de Chine méridionale; 1885, fin de la suzeraineté de la Chine sur certains états vassaux frontaliers (Annam annexé par la France), concessions à bail accordées aux grandes puissances. Ces dernières obtiennent par ailleurs des monopoles commerciaux et industriels dans les zones d’influence qu’elles se sont réparties sur le territoire.

La crinoline produit d'importation en Chine?

Sous quelle forme la civilisation se dispose à pénétrer en Chine. Dessin de Télory (1858)

La Chine devient une semi-colonie. A la fin du 19e siècle, une secte nationaliste veut chasser tous ces « barbares » qui occupent la Chine (révolte dite des boxeurs). Des missionnaires sont massacrés. Les Européens se retranchent à Pékin dans les légations étrangères. La ville est assiégée. On est en 1900. Le siège dure 55 jours et s’achève avec l’intervention d’un corps expéditionnaire international. (déjà !) L’impératrice Cixi (Ts’eu-Hi) qui soutenait légitimement les révoltés est contrainte de s’enfuir.

Barbares

Barbares : les Chinois pour les Français et vice versa. Dessin de Bertall (1878)

La presse occidentale de l’époque a largement couvert les événements de Chine non sans une certaine partialité et les caricaturistes s’en sont donné à cœur joie. Dans la première moitié du 20e siècle, la Chine connaîtra la mainmise du japon sur une grande partie de ses ressources naturelles et les horreurs commises par les soldats de ce pays lors de la seconde guerre mondiale ; la Chine ne retrouve sa pleine souveraineté qu’avec l’arrivée de Maozedong et l’avènement de la République populaire.

La Chine agressée par les Occidentaux

Quelques bons procédés de civilisation

Alors que la Chine connaissait tous les périls en étant dépecée de manière éhontée par les Européens, c’est à la fin du 19e siècle que, paradoxalement, apparait le terme de « péril jaune ». Ce terme inventé par les Occidentaux pour se donner bonne conscience n’avait alors aucun fondement sur le plan militaire puisque les armées chinoises, du fait de leur armement suranné et de leurs techniques de combat anciennes, pouvaient peut-être gagner des batailles mais pas la guerre qui leur était faite ; de même que furent vaincus les combattants des pays colonisés d’Asie ou d’Afrique qui ne s’étaient jamais frottés ou si peu aux techniques et aux tactiques de guerre modernes.

La petite guerre chez les Chinois

La petite guerre chez les Chinois ou la force de dissuasion avant l'ère atomique

Bien avant un Alain Peyrefitte, certains esprits éclairés pressentaient néanmoins la puissance économique potentielle de la Chine avec ses millions de bras et les grandes capacités de travail de ses habitants. Ce qu’un dictionnaire pour la jeunesse exprimait dès 1850: « Nulle part, même en Angleterre (sic), on ne trouve autant de patriotisme et d’amour du travail que chez les Chinois » …(2)

Soldats chinois

OPINION DE L'ECOLE DE GUERRE DE PEKING. - Général, nous sommes bien heureux d'être chinois, parce que la Chine est la première puissance du monde. - En effet, c'est prouvé puisque le monde entier se met contre nous. Dessin de Tiret-Bognet

Au regard de la longue histoire de ce grand pays qui suscite aujourd’hui le même émerveillement qu’au 18e siècle, cette parenthèse d’un siècle n’est rien, mises à part les terribles souffrances endurées par le peuple. Ajoutons vingt ans si l’on inclut les erreurs économiques commises par les communistes jusqu’au « Grand bond en avant » et la « Révolution culturelle » qui furent deux magistraux fiascos. Les séquelles de ses erreurs effacées, la Chine a retrouvé aujourd’hui l’aura qu’elle avait au temps de sa splendeur, la puissance économique en plus, ce qui la rend redoutable. Si l’Europe s’est américanisée sans préjugés (le verbe est apparu en 1851 selon Littré) ; se laissera-t-elle siniser demain ? Je poursuivrai sur ce sujet dans une autre note.

Ombres chinoises

Je vais m'amuser, voilà que je commence à voir les ombres chinoises!

1. Le paragraphe qui suit reprend en grande partie le texte que j’avais rédigé pour une exposition sur la Chine organisée avec des collègues de la Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier, dans le cadre de la Comédie du livre 2003. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même !
2. Dictionnaire de conversation destiné à la jeunesse, tome 3 Article Chine. – Paris : Langlois et Leclerc ; H. Plon, 1855.
3. Géograhie de la Chine par Jen Yu-Ti - Pékin: Éditions en langues étrangères; Diffusion Guozi Shudian, 1965.

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