14 avril 2010

Livres de prix

Parmi les documents exhumés lors de la dernière remise en ordre obsessionnelle de la documentation qui envahit mon bureau, rituel préalable à la mise au travail auquel je m’adonne  périodiquement si je veux être efficace, figurait  un certificat de distribution de prix scolaires. Il n’est pas rédigé  à mon nom ; les rares  prix reçus dans ma jeunesse ne justifieraient pas de ma part de commentaires particuliers. Je l’avais trouvé encarté dans un livre du 19e siècle acheté chez un bouquiniste. Remis dans les années 1890 par une des « écoles libres de Béziers » administrées par les « Frères des écoles chrétiennes », ce petit bout de papier témoigne  de l’excellence d’un élève de classe de première qui s’est vu décerner pas moins de neuf prix ! Outre les prix d’excellence et d’honneur, cet élève a reçu le 1er prix dans les disciplines suivantes : grammaire, orthographe, style, analyse, histoire de France,  « examen »  et, par-dessus le marché, le premier accessit de calligraphie.

distribution solennelle des prix

Distribution des prix

Si l’enseignement de la calligraphie a disparu depuis longtemps des programmes, des écoles maintiennent la vénérable tradition de la distribution des prix, peut-être pour retrouver la solennité  de cette cérémonie qui couronnait la fin  de l’année scolaire. Certaines municipalités, conscientes  de la « brique culturelle » que représente Le Petit Larousse, offrent ce pavé mythique aux élèves du CM2 qui entrent en 6e. Beaucoup moins volumineux mais également  consacré aux mots, un livre paru le mois dernier ferait aussi beaucoup d’heureux s’il était offert en récompense aux élèves méritants des grandes classes. Tous les amoureux des mots et de leur histoire devraient l’ajouter à leur collection.

Quel est donc ce livre ? Sa couverture sobrement mais spirituellement illustrée  n’indique  pas qu’il s’agit d’un  « dictionnaire » et c’en est pourtant un, bien qu’il soit au format de poche.  Réunis sous le titre allusif de « Verbes sages et verbes fous »*, les 250 mots (et beaucoup plus avec les verbes allégués),  inventoriés par Michel Arrivé  démontrent que le français est capable de s’ « auto-générer »  de manière logique  en puisant dans le stock des préfixes, des noms communs ou des noms propres  bien de chez nous.  L’emprunt constant à l’anglais ne serait donc pas une menace absolue, comme la dénonce périodiquement un autre linguiste, familier des jongleries érudites  avec les mots dans les studios de télévision (réflexion  personnelle !).

A l’écart du tapage médiatique, dans le secret de son cabinet de travail où il doit désormais passer beaucoup de son temps, le professeur de linguistique à la retraite a décortiqué et  analysé ces verbes après les avoir traqués sur diverses sources, souvent très récentes. Qu’il les ait relevés dans les journaux, à la télévision, à la radio ou sur le Web, l’auteur s’efforce – à l’instar d’un Émile Littré ou d’un Paul Robert, de donner la date, voire le jour et l’heure précise de l’apparition d’un verbe, le contexte de sa  première utilisation, son étymologie et son historique si  le sens du mot a connu une évolution. Des verbes phonétiquement proches mais sans parenté sémantique comme « flouer » et « flouter » ont également été sélectionnés.

Le nouveau Littré est arrivé

Une vente signature de Michel Arrivé. Dessin de Claude Razanajao

Un avant-propos très informatif  d’une douzaine de pages explicite d’emblée le distinguo entre « verbes sages » et « verbes fous » ; les verbes sont moins nombreux que les noms ; les néologismes verbaux  ne représentent peu ou prou que 10% des mots du vocabulaire même s’il s’en crée tous les jours car d’autres disparaissent ; les noms communs ne sont pas les seuls à constituer le noyau autour duquel ces néologismes se construisent car les noms propres jouent aussi ce rôle. Une liste de verbes insolites et cocasses formés  de la sorte illustre ce processus : « Dousteblazouiller », « Sarkozyser », etc. L’apport des écrivains est substantiel et un Frédéric Dard est sans doute le maître du genre pour « accumonceler » de tels néologismes dans ses romans. Ce verbe est d’ailleurs un de ceux dont le destin langagier semble n’avoir pas perduré puisque je ne l’entends plus depuis la disparition d’un proche qui l’employait souvent alors qu’il n’avait jamais lu de San Antonio. « Bérurierait »-il sans le savoir ?

S’il arrive que  la vie d’un  néologisme verbal soit éphémère, le sens et l’emploi de verbes anciens toujours utilisés ont pu évoluer dans le temps. J’en ai noté deux de ce type parce qu’ils  ont trait à la Chine, pays qui m’intéresse : chiner  et  chinoiser. A propos des diverses acceptions du premier, l’auteur se demande s’« il  est propre à désigner la vente d’un objet  car [il] n’a pas trouvé d’exemple probant récent ». En recherchant dans ma documentation, j’ai relevé qu’au 19e siècle un chineur était un marchand d’habits ambulant. On peut en déduire qu’il chinait. Ce sens s’est-il perdu au 20e siècle ? Mais ce n’est pas  le lieu pour chinoiser ! Un autre verbe,  voisin et  moderne quant à lui, a également attiré mon attention : « siniser » ;  j’y  reviendrai dans la  prochaine note. Pour l’heure  je dirai encore deux mots sur  la forme de ce livre de presque 300 pages. 5 pages de bibliographie le complètent ainsi qu’un index des mots étudiés et un index des notions. Il ne fait pas de  doute que les lecteurs de « Verbes sages et verbes fous » apprécieront ce reflet  du parler imagé de notre temps.

* Belin. Collection Le français retrouvé.

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