28 février 2007

Le web : fourre-tout ou prothèse?

Espace de liberté, le web est aussi un immense fourre-tout où le pire côtoie le meilleur quand il ne l’étouffe pas. On comprend pourquoi il a si mauvaise réputation auprès des personnes qui s’en servent à l’occasion pour tenter de trouver, sans succès,  des informations précises sur un sujet donné. Les bibliothécaires et les documentalistes ont un avantage sur le surfeur basique  :

Catalogue sur fiches

Catalogue sur fiches ancien

être rompu aux techniques de la recherche documentaire ; ce privilège est d’autant plus grand si leur activité professionnelle a suivi la longue évolution des techniques documentaires, depuis la manipulation (avec précaution) des tiroirs de catalogues sur fiches non normalisées (voire non « tringlées » et  rédigées à la plume sergent major) jusqu’aux bases de données informatisées les plus pointues, le professionnel a toujours su trouver, sinon tout ce qu’il cherchait, du moins les pistes lui permettant de savoir où trouver la réponse à une question ; en effet, il faut encore compter avec la masse d’informations qui n’a pas été engrangée ou qui est mal indexée. Cette situation est encore assez courante ; les efforts de Google et diverses autres institutions pour enregistrer et indexer scientifiquement l’ensemble de la production écrite devraient à terme lever ces obstacles, du moins pour ce qui est de l’accès gratuit…

On peut considérer que sont d’ores et déjà élargis à l’échelle du village mondial cher à Marshal McLuhan les services qu’offre le modeste dictionnaire dont Anatole France chante les louanges: «Songez que dans ces mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le génie et la nature de la France, les idées, les joies, les travaux, les douleurs de nos aïeux et les nôtres, les monuments de la vie publique et de la vie domestique de tous ceux qui ont respiré l’air sacré, l’air si doux que nous respirons à notre tour ; songez qu’à chaque mot du dictionnaire correspond une idée on un sentiment qui fit l’idée, le sentiment d’une innombrable multitude d’êtres ; songez que tous ces mots réunis, C’est l’œuvre de chair, de sang et d’âme de la patrie et de l’humanité ». Le dictionnaire salué ici dans un bel élan de nationalisme ressemble fort au Petit Larousse ; on sait que l’ouvrage comporte également une partie consacrée aux noms de personnes. Le web constitue lui aussi un répertoire biographique universel et encore plus, un vaste annuaire mondial ; à la différence des imprimés, rapidement obsolètes, ce réservoir d’informations encyclopédique a le grand avantage de pouvoir être mis à jour en permanence. La recherche d‘une personne perdue de vue, d’un acteur de cinéma et sa filmographie, d’un écrivain, d’un scientifique est ainsi devenue d’une facilité déconcertante ; l’outil web est une admirable prothèse pour les mémoires défaillantes.

Récemment, je cherchais à savoir ce que devenait un spécialiste renommé de l’information scientifique au parcours professionnel étonnant : Eugene Garfield. Dans les années 80, je lisais fidèlement ses « Current comments », une sorte de blog avant la lettre figurant en ouverture des « Current contents » bulletin bibliographique hebdomadaire dont il est l’inventeur ; je travaillais alors dans une bibliothèque universitaire scientifique, à l’époque encore pionnière de l’interrogation des bases de données en ligne (service payant et sur rendez-vous !) ; le « célèbre moustachu » né en 1925 a parfaitement su tirer parti du web ; en créant son propre site et en donnant accès à une grande partie de ses nombreux écrits. Disons pour résumer qu’il a consacré sa vie à la recherche bibliographique sur un critère qui fait l’originalité de sa démarche : les noms de personnes. On lui doit aussi d’avoir imaginé, dès 1955, le concept de « facteur d’impact des revues ». En 1962, à Philadelphia, il fonde l’ISI (Institute for scientific information) qu’il revend en 1993 ; à 81 ans il reste très actif et a des projets plein la tête.

Un autre nom reste associé aux « Current contents » et se retrouve avec bonheur sur le web : celui de Sidney Harris. Pendant des années ce dessinateur humoriste américain de grand talent a agrémenté de ses œuvres chaque livraison des « CC ». Spécialisé dans les thèmes scientifiques, il collait à l’actualité. Visiter son site web et retrouver des dessins dans l’esprit de ceux qui ont fait les belles heures des « Current contents » est aussi un plaisir. Les dessins de Sidney Harris et les « essais » d’Eugene Garfield ont bien contribué à rendre distrayante et instructive la lecture d’une bibliographie courante américaine!

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