24 mars 2010

Maki mieux mieux

Le blogueur glouton optique et touche à tout se trouve devant un cas de conscience chaque fois qu’il termine la rédaction d’une note ; il se demande en effet quel sera le sujet de la suivante. J’aurais aimé parler aujourd’hui de la tronche des ministres venus commenter les résultats des élections régionales. Elle était aussi défaite que le parti auquel ils appartiennent et encore une fois j’ai bu du petit lait…Aujourd’hui, c’est la facette madécasse de ma double personnalité qui a de nouveau pris le dessus. Cette époque de suspicion qui oblige à affirmer son identité, notamment lorsqu’elle est plurielle, est propice à un tel choix et ce d’autant plus que j’ai été contacté récemment par un lecteur qui, s’étant basé sur mon patronyme, considère que je suis représentatif des Malgaches qui aiment parler de la Grande Ile. C’est vrai, j’aime évoquer ce pays que je connais essentiellement de façon livresque ; je le fais donc à travers un de ses animaux typiques et que j’aime bien : les makis.

Lemur catta à Tsimbazaza.

Lemur catta dans le parc zoologique de Tsimbazaza (1947)

L’idée de parler de ces lémuriens sympathiques m’est aussi venue parce j’ai lu qu’une nouvelle espèce, apparentée au Grand Hapalémur, a été identifiée récemment à Madagascar. Comme je n’ai pas l’intention de m’étendre sur les questions complexes de classification et de taxonomie, je ne m’attarde pas sur cette découverte incroyable mais la joie qu’elle suscite en moi a été diminuée d’autant quand j’ai appris par ailleurs que l’on chasserait aussi les lémuriens pour leur viande ; elle serait servie dans certains restaurants de la Grande Ile. Je n’ai pas vérifié cette seconde information mais quand on sait que certaines espèces sont fady (tabou) à Madagascar, on se demande si le tourisme ne participe pas aussi à la perte de l’identité de Madagascar. Les tour-operators savent pourtant exploiter l’image de marque du lémurien malgache et on reste interdit devant une telle bêtise, si elle est avérée. Imaginerait-t-on les Australiens mangeant leur animal fétiche, le koala est d’ailleurs immangeable vu sa puissante odeur d’eucalyptus, ou les Chinois mangeant leur panda national, bien qu’ils soient réputés pour « manger tout ce qui a quatre pattes, sauf les chaises » ? Ces gens connaissent la valeur symbolique de ces animaux spécifiques et emblèmes de leur pays.

Les lémuriens représentent l’identité malgache au plus haut point mais en est-on réellement conscient ? S’il est vrai que le pays abrite la majorité des espèces, il ne les possède pas toutes comme on le lit très souvent. Le profane a d’ailleurs bien du mal à se faire idée sur ce qu’est exactement un lémurien quand ces idées ne sont pas plus claires chez les gens qui en parlent. Ainsi un guide touristique français des plus sérieux affirme que « les lémuriens sont des primates arboricoles qui ne vivent qu’à Madagascar » (1). Il en existe en fait d’autres ailleurs: les Lorisidae d’Afrique et d’Asie (2). Les différentes espèces de makis n’existent effectivement qu’à Madagascar et eux-mêmes ne représentent qu’une partie des lémuriens malgaches. Lémur catta est sans doute l’espèce qu’on voit présentée le plus souvent, en groupes. Protégée comme les 35 autres (ou 40 selon des sources plus récentes) qui peuplent Madagascar cette espèce est bien connue du public européen. Qui n’a vu dans un film animalier un maki dressé sur ses pattes arrière et bondissant gracieusement au sol pour traverser à toute vitesse un espace entre deux arbres, lieu où il se tient habituellement ? Chacun aura reconnu que, de par son faciès non simiesque, le maki est différent d’un singe bien qu’il ait un mode de vie semblable ; ce qui n’empêche pas certain dictionnaire d’écrire à propos de l’étymologie du nom de l’ Indri, une autre espèce de lémurien malgache, que l’animal est un singe (3).

Sous forme de jouet en peluche (autre sacrilège?), cet animal symbole aurait pu devenir l’équivalent des koalas et des pandas, sans bien sûr pouvoir prétendre détrôner le nounours universel, si un marketing bien conduit avait été mis en place pour assurer cette promotion. Lors de mon séjour à Madagascar en 2002, je me suis étonné de ne pas voir d’effigies de maki ou de tout autre lémurien dans les boutiques d’Antananarivo. Des bœufs, des porcs, en bois ou en d’autres matériaux, oui mais de maki point. J’ai parlé de cette idée à des importateurs de produits malgaches et c’en est resté là. Quelques années plus tard, je me suis aperçu que de tels jouets existent bel et bien et que plusieurs espèces même de lémuriens sont proposées à la vente…sous le nom de « singes maki », comme il fallait s’y attendre. Ils semblent être tous produits en Chine ! L‘idée de créer une petite industrie malgache du lémurien en peluche est donc venue trop tard puisqu’elle le plus grand fabriquant de jouets du monde a vraisemblablement déjà conquis le marché. Il est néanmoins possible de renforcer la promotion de Madagascar à travers l’image de marque de cet animal symbole.

maki en peluche

maki en peluche

Cette promotion peut être assurée de multiples manières : d’abord en renforçant la lutte contre les coupes de bois illégales et les incendies volontaires de forêts liés au mode de culture traditionnel. Les forêts disparues, les lémuriens de Madagascar ne seront plus que les spectres et les fantômes d’où ils tirent leur nom. En représentant plus souvent les makis (ils sont « photogéniques »), sur différents supports : billets de banque, médailles commémoratives, timbres poste. A ce propos, on peut s’étonner que la Poste malgache ait édité en 1983 un timbre à l’effigie du Perodicticus potto, lémurien ne vivant pas à Madagascar mais dans les forêts tropicales de divers pays de l’Afrique de l’Ouest…Les Européens seraient-ils les seuls à avoir compris les potentialités imagières des lémuriens malgaches ? Il est dommage que les dessinateurs de bandes dessinées, nombreux et talentueux à Madagascar, aient laissé passer l’idée d’un personnage du nom de « Maki » et ayant de fortes ressemblances avec un Marsupilami mais en plus humain et lémurien ; une nouvelle espèce en quelque sorte ! Des artistes européens séduits par la grâce de l’animal l’ont également représenté. Il est temps de croire réellement à son symbolisme et à ses ressources multiples ; pour que disparaissent définitivement les vieux poncifs sur Madagascar et les pays africains, poncifs hérités de la période coloniale qui représentait de manière très paternaliste les habitants des « pays exotiques » et leurs mœurs. Le temps n’est pas si loin où l’on entendait ces clichés égrenés dans les chansons populaires ; mais combien de gens ignorent encore où se situe Madagascar sur un planisphère?


C’est la mignonne négrillonne,
Le béguin des Parisiens
Tananarive, quand elle arrive,
Elle sourit, le cœur joyeux,
Aux jeunes comme aux vieux.
Elle n’est pas fière et sans manières,
Elle reçoit tous ses amis
Dans son petit gourbi.
Tananarive, fraîche et naïve,
Vend comm’ grigri son ouistiti
Aux messieurs de Paris…(4)

Maki (raku)

Maki en raku. Création de Sylvie Raison

1. Madagascar. Guides Gallimard.- 2000.
2. Rode (Paul). – Les primates de l’Afrique. – Paris : Librairie Larose, 1937. (Publications du Comité d’études historiques et scientifiques de l’Afrique occidentale française).
3. Robert électronique. Consulté à la fin des années 90 .Source non vérifiée depuis.
4. Extrait de :Tananarive, fétiche de Paris. Parodie de Tananarive, la chanson en vogue à l’exposition coloniale. Paroles de Suzanne Quantin. Musique de René de Buxeuil. On aura noté que dans cette chanson, l’animal grigri, logiquement censé être un lémurien, est devenu un ouistiti. (singe d’Amérique tropicale).

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