17 mars 2010

Alexandre Dumas : une tronche pas catholique?

Le choix d’un acteur « de type caucasien » célébrissime pour interpréter le rôle d’Alexandre Dumas à l’écran me fait penser aux publicitaires qui sur une photo du même nom ne peuvent s’empêcher d’utiliser le corps d’une femme, blanc et sculptural de préférence - quoique le noir devienne à la mode -, pour mettre en valeur tel ou tel produit de marque. Cette présence féminine n’a bien souvent aucun rapport avec l’objet présenté mais elle est supposée faire vendre. il en est ainsi pour Depardieu, sans doute excellent dans le rôle puisqu’il est capable d’interpréter avec brio n’importe quel personnage mais cela ne devrait-il pas être le cas de tout bon acteur, quelle que soit la couleur de sa peau ? En choisissant Depardieu, Safy Nebbou a laissé passer l’occasion de rappeler au public qui l’ignorerait encore qu’Alexandre Dumas n’était pas quelqu’un issu du « corps français traditionnel ». Le vivier des acteurs originaires des Antilles ou d’Afrique francophone n’est pas si dépeuplé qu’on ne puisse y pêcher un de ces candidats à la recherche d’un rôle à la mesure de leur talent et auxquels on hésite, quand on ne le refuse pas, de confier le rôle de personnages pour lesquels l’origine raciale ne devrait pourtant pas être un obstacle. Gaëtan Kondzot est sans doute l’exception qui confirme la règle puisqu’il n’était pas cantonné dans le rôle devenu habituel d’inspecteur ; il avait en effet le grade de commissaire dans la série policière « Un flic ».

Dumas, écrivain de génie, était monté encore plus haut dans la hiérarchie des Lettres et s’il pas connu des avanies aussi graves que celles subies par son propre père, peut-être le devait-il au fait qu’il était « seulement quarteron »…Si son aspect physique ne conservait que des caractéristiques atténuées de ses origines partiellement africaines, ses contemporains ne manquaient pas pour autant de les lui rappeler et pas toujours sur le ton de la plaisanterie.

Alexandre  Dumas père et fils. Un quarteron et un octavon spécimens du « corps français traditionnel » ? Dessin d’Edouard Riou d’après les caricatures de Nadar. Gravure extraite du Panthéon Nadar (nouvelle édition), supplément réservé aux abonnés du Figaro (1858).

Alexandre Dumas père et fils. Dessin d’Edouard Riou d’après les caricatures de Nadar.

Un quarteron et un octavon spécimens du « corps français traditionnel » ? Gravure extraite du Panthéon Nadar (nouvelle édition), supplément réservé aux abonnés du Figaro (1858).

Les clichés sur « la tronche pas catholique » d’une partie du corps social français ont la vie dure et ne sont malheureusement plus l’apanage de l’extrême-droite ; c’est pourquoi on ne peut les laisser passer sans réagir et d’autant plus vivement quand on a personnellement fait l’objet de ces petits rappels de différences. On ne les oublie pas, même s’ils ont eu lieu il y a fort longtemps. Nous en sommes malheureusement encore là. A chaque déclaration dégueulasse d’un Georges Frêche ou d’un Gérard Longuet, pour ne parler que de deux « modérés », mais avec malheureusement l’amplification médiatique qu’elles connaissent, il faut rappeler inlassablement l’existence de Français « basanés, protestants et bigleux », quand bien même les mises au point faites sur un blog ne seraient qu’une goute d’eau dans l’océan insondable du web.

La France est toujours en retard d’une guerre sur les Américains et cela est aussi vrai en matière de cinéma. On cite souvent les acteurs afro-américains cantonnés autrefois dans les rôles de domestique ou de cireur de chaussures, reflet de l’Amérique ségrégationniste. Si Al Jolson fut grimé en Noir pour interpréter le fameux rôle du « Chanteur de jazz » (1927), ce n’est pas faute d’acteurs noirs capables de jouer le rôle mais pour les besoins du scénario de ce film que certains cinéphiles considèrent par ailleurs comme nul. Peut-être faut-il rappeler à cette occasion qu’Al Jolson s’était inspiré de Bert Williams (1874-1927), premier comédien afro-américain à connaître la gloire et la fortune et dont le talent inspira également d’autres acteurs blancs. De tels grimages ont été utilisés dans le cinéma ou le théâtre français au début du vingtième siècle (Othello) mais quelques acteurs français célèbres originaires « des îles » ou des anciennes colonies françaises d’Afrique, peu nombreux car on peine à retrouver leur nom de mémoire, ont pu gagner leurs galons d’acteur « incolore » sur les scènes des théâtres français. Georges Aminel est sans doute le plus célèbre bien que son souvenir soit essentiellement lié au timbre inoubliable de sa voix.

Je terminerai par un clin d’œil aux Malgaches qui me lisent en évoquant un homme dont le nom ne figurait pas jusqu’à ce jour sur le Web parce que mal orthographié! Ce nom (à coucher dehors !), il fait partie de la liste de ces étudiants qui se formaient « dans la métropole » dans les années 30 : Édouard Andriantsilaniarivo-Ratsimandresy. En 1933 (d’autres sources donnent 1934), il est l’un des fondateurs du groupe théâtral « Les Théophiliens», troupe d’amateurs sous l’égide de Gustave Cohen, à la Sorbonne. Le 3 mai 1933, dans l’amphithéâtre Louis Liard, cette compagnie donne « le Miracle de Théophile » de Ruteboeuf, « première résurrection scénique d’un drame liturgique du XIIIe siècle » (1). L’étudiant Édouard joue le rôle du petit diable. Son profil devait être adapté au personnage car, comme chacun sait, il n’y a pas plus noir que le diable…A propos de la couleur de son épiderme, il arrivait de plaisanter à ce Malgache qui avait le sens de l’humour, comme le rappelle une anecdote relevée sur le site des anciens du collège de Cusset où il enseigna le grec.

Edouard Andriantsilaniarivo Ratsimandresy avant une  représentation du  " Miracle de Théophile"

Édouard Andriantsilaniarivo Ratsimandresy et deux autres membre de la troupe des Théophiliens avant une représentation du " Miracle de Théophile" (photo Harlingue)

Le chroniqueur de “Conferencia” (2), d’où est extraite la photo, écrit: “La pièce entière, jouée en costumes, produisit une impression profonde. Aucun de ces étudiants ne veut être nommé. C’est dommage. Tous jouent avec un ensemble rare, et quelques uns, parmi eux, sont remarquables, - notamment Théophile, le juif Salatin, le Diable et la ravissante Notre Dame. Respectons leur anonymat” [...]

1. Souvenirs de Jacques Chailley (archives familiales inédites). Le compositeur était lui-même membre fondateur du groupe théâtral qui connut aussi le succès hors de France, notamment en Catalogne; il se produit à l’université de Barcelone en 1936.
2. N. 2 de la 31e année, 1er janvier 1937, pp. 83-93.

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