15 avril 2020

Albert Marquet et la Seine... à Grenelle

en ces temps de pandémie où les propos quasi viraux des « collapsionnistes » rivalisent sur les réseaux sociaux avec ceux des complotistes qui tentent eux-aussi de « noyer le poison », peut-on parler d’autre chose que du covid-19 sur un blog ? Oui, en espérant que des surfeurs sauront s’épargner la lecture de ces textes délétères et invasifs,  parce que les  relaient comme paroles d’évangile des sympathisants aussi naïfs que convaincus. Ces derniers feraient mieux de s’informer à des sources sûres. Mais il leur est sans doute difficile de faire un tri, en particulier s’ils sont naturellement enclins à préférer les fake news ou les discours des faux prophètes et autres gourous auto-proclamés aux déclarations des hommes de science…

Aujourd’hui, j’ai choisi d’évoquer un pont et, bien que le contexte morbide s’y prête assez bien, ce n’est pour la charge symbolique que revêt, dans nombre de cultures, cette structure qui facilite le passage de la vie vers la mort mais pour les diverses représentations picturales dont il a fait l’objet depuis sa construction en 1900. Ce pont franchit la Seine à Paris où il traverse l’île des cygnes. De ce fait, Il est en deux parties, de conceptions différentes sur le plan architectural ; la plus remarquable, en arc et entièrement métallique, rappelle la forme générale du pont d’Austerlitz ; ce pont n’est pas très familier des Parisiens car inaccessible aux piétons ; comme le précédent, il s’agit d’un pont ferroviaire, sans doute un peu plus connu des voyageurs qui l’empruntent quotidiennement à bord des voitures du RER C, et surtout par les riverains des quais qu’il relie (quai de Grenelle sur la rive gauche voie Georges Pompidou  sur la rive droite). Ce pont, comme la rue dont il se trouve dans le prolongement à Grenelle, porte le nom d’un chimiste français du 18e siècle (1) : c’est le pont Rouelle.

Le quai de Grenelle et le pont Rouelle

Albert Marquet (1875-1947), artiste qui aimait tant peindre la Seine qu’il voyait passer à ses pieds depuis son appartement parisien du 1 de la rue Dauphine, a représenté  ce pont dans un tableau réalisé en 1922, chez son ami le collectionneur George Besson. Celui-ci habitait alors au 7e étage  d’un immeuble du quai de Grenelle, dans un appartement qui, comme le sien,  surplombait donc le fleuve; «    la Seine à Grenelle » est précisément le titre donné à cette huile sur toile conservée au musée des Beaux-arts et d’archéologie de Besançon.

Lorsqu’on cherche à en savoir plus sur ce tableau reproduit sur divers autres sites web, dont Wikipedia, les choses se compliquent. On s’aperçoit en effet que ces reproductions sont, soit des photos particulières prises au musée de Besançon et postées par des amateurs - souvent sous leur nom personnel -  sur des sites web collaboratifs, soit des copies proposées à la vente sur des banques d’images; ces images sont plus ou moins fidèles sur le plan du rendu des couleurs; les légendes quant à elles, sont souvent fantaisistes, voire carrément erronées ; ici le pont est devenu « pont de la rouelle », là «  Pont de Grenelle » [peint vers] 1912 [sic]. Un de ces sites héberge toutes sortes de photos, des clichés personnels présentés pêle-mêle parmi des œuvres de photographes connus ; celles-ci sont ainsi données en partage par ces amateurs qui semblent ne pas se soucier des questions de droits d’auteur, sauf s’il s’agit de leurs propres œuvres  ; ils aiment ces photos, belles en général et  les publient,   après les avoir photographiées ou simplement scannées à partir d’un livre, en indiquant, mais pas toujours, la source du document original.

C’est précisément le cas pour une belle photo en noir et blanc du quai de Grenelle sur laquelle on aperçoit en partie le pont Rouelle.

quai_grenelle_besson_fragmentCette  photo, George Besson l’a prise lui-même  de son appartement, vraisemblablement en 1938  ; le pont est représenté sous un angle proche de celui du tableau d’Albert Marquet. L’amateur qui a publié la  photo sur le web l’a pompée dans la revue Mieux vivre (2) qu’il semble affectionner puisqu’il y puise  sans vergogne pour alimenter son « site de photos personnelles »; il a  conservé, c’est la moindre des choses,  la légende donnée par Besson : « Dimanche sur le quai ». Je possède la brochure contenant ce document   mais  je ne reproduis  de la photo en question que le coin supérieur droit dont on  retrouve un  cadrage similaire dans l’esquisse suivante :

La Seine quai de Grenelle - Albert Marquet

Ce dessin   intitulé « La Seine à Grenelle » a fait récemment l’objet d’une vente aux enchères. Sur le  site web qui le présente, il est décrit comme  un dessin original à l’encre et à la plume ( 21 x 15 cm) d’Albert Marquet. Les experts précisent qu’il figure  « à la partie supérieure d’une feuille blanche servant de papier à lettre à George Besson » et le datent vers 1922, pensant que l’artiste l’a dessiné chez son ami, à l’époque où il a peint son tableau sur ce même sujet. Personnellement, je m’interroge car ce dessin, par son cadrage et un  élément de décor (le petit bâtiment au centre)  est plus proche de la photo de Besson de 1938 que du tableau de 1922. La question reste ouverte.

La Seine au pont Rouelle - Zingg

La Seine au pont Rouelle (sic) aquarelle de Zingg

D’autres artistes se sont-ils intéressés à cette portion de la Seine, là  où le pont Rouelle la franchit ? Oui, plusieurs; on remarque notamment un tableau de Pierre André (1869-1954) intitulé «   La Seine à Grenelle », qui aurait été peint en 1920, à se demander d’ailleurs si ce n’était pas depuis l’appartement de Marquet car cette toile est étonnamment proche du tableau de ce dernier, si ce n’est l’animation de la vie rendue par les automobiles en mouvement et la circulation d’une locomotive et d’un convoi de wagons-trémies. Il existe aussi une aquarelle de Jules-Émile Zingg, (1882-1942) qui pourrait laisser croire qu’il s’agit du fameux pont puisque la légende de ce tableau le dit : « Paris, la Seine au pont Rouelle ».

A mon avis, cette légende est erronée  et je  doute qu’elle  soit due à l’artiste lui-même. Je pense qu’elle a en fait  été attribuée a posteriori, par  une tierce personne qui ne connaissait pas bien Paris de surcroit ; en effet, en observant attentivement ce paysage, on  remarque que le pont qui y figure  ressemble plus,  de par sa facture et son environnement, au pont d’Austerlitz évoqué précédemment qu’au pont Rouelle. Des éléments du décor corroborent  indiscutablement cette impression (cheminées d’usines et bâtiment au toit pointu en arrière-plan au centre et à gauche; péniches et chalands accostés, à droite) ; autre indice et non des moindres : les dimensions de l’arc porteur;   si les deux ponts sont à arc, ceux  du pont d’Austerlitz sont plus graciles et nettement plus hauts, dans leur partie centrale et par rapport au tablier, que les arcs du pont Rouelle et en conséquence,  les suspentes  du premier manifestement plus longues que celles du second. Une photo des années 20 montrant une vue similaire confirme cette hypothèse. Ici encore, la question reste ouverte, au cas où des personnes douteraient encore.

Le Pont d'Austerlitz  vers 1925

1 Rouelle (Guilllaume-François, 1703-1770). Quant au mot, il  désigne, entre autres -   une pièce d’étoffe ronde que devaient porter les Juifs français au Moyen-âge;   l’étoile jaune d’aussi sinistre  mémoire en  fut l’héritière. 2 -  Mieux vivre : revue mensuelle / direction artistique de George Besson ; offerte par Formule Jacquemaire n° 60 et Verrulyse, J. Bonthoux, pharmacien. Il s’agit ici du 6e numéro : la ville, par Jean-Richard Bloch.-  juin 1938,  [p. 12]. retour

Laissez un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>