10 mars 2010

Les gens qui comptent en France

J’aime bien émailler de citations les notes de ce blog car, comme les proverbes, ces raccourcis pratiques résument une idée forte en quelques mots et évitent les développements. J’étais tout content d’en avoir inventé une pour illustrer mon propos d’aujourd’hui mais j’ai dû déchanter aussitôt après vérification ; Paul Morand, rien moins, l’a formulée avant moi! Comble de désillusion, l’auteur l’applique à un contexte auquel je n’avais pas pensé : « les citations sont les béquilles des écrivains infirmes » (Journal inutile). L’écrivain est impitoyable avec ses semblables ou avec ceux qui aiment écrire mais il semble avoir oublié que la culture personnelle et les productions de l’esprit de tout un chacun sont une régurgitation d’un savoir longuement accumulé muri et transformé. Si l’art des constructions littéraires ne consiste pas seulement à dissimuler les échafaudages, l’emploi de citations n’est pas nécessairement un signe d’infirmité intellectuelle. Je pense au contraire qu’il traduit un certain esprit d’à propos via la réflexion qui précède l’écriture; à défaut ajouterai-je, d’être doué verbalement des mêmes facilités, tel un Jean-Jacques Rousseau qui déplorait d’avoir l’esprit d’escalier.

Après avoir justifié l’emploi des citations, je ne peux résister à l’envie d’en livrer une. Elle me semble convenir parfaitement au statut actuel d’écrivains ou d’hommes politiques dont l’omniprésence médiatique et les déclarations sont inversement proportionnelles à leurs productions littéraires ou à leurs actes pourtant peu dignes d’égards : « Il est des hommes de lettres comme des politiciens ; il est de leur intérêt que l’on parle d’eux, même en mal » (Pierre Mille). Il n’est pas nécessaire de donner des noms ; on les voit et entend suffisamment dans les médias. Je préfère m’intéresser à ceux dont on ne parle pas ou plus, parce qu’ils n’ont jamais fait la une des journaux, parce qu’ils sont tombés dans l’oubli ou encore parce que les dictionnaires biographiques les ignorent, quand ils n’ont tout simplement pas été évacués de ces dictionnaires après avoir connu leur temps de gloire. Les éditions successives du Petit Larousse illustré sont un exemple de ces mises à jour éliminatoires.

J’évoquais dernièrement l’auteur des paroles de l’Internationale mort en 1887, avant d’avoir connu la notoriété mais figure désormais permanente du Petit Larousse. Eugène Pottier n’eut pas l’honneur d’être retenu de son vivant par un dictionnaire biographique* publié dix ans avant sa disparition passée inaperçue. Dans cette espèce de Who’s who in France de la fin du 19e siècle apparaissent par contre, présentées dans des notices souvent copieuses et flatteuses, des quantités de personnalités du temps qui n’ont laissé que peu de traces ultérieurement, sinon dans la mémoire de leurs descendants. Serait-ce pour ne pas rester dans cet anonymat insupportable qu’un Bernard Thibault, qui a dû mainte fois entonner le chant révolutionnaire, n’a pas décliné l’invitation que lui ont fait les éditeurs du Who’s who in France de figurer dans leur célèbre panthéon de papier ? Son activité syndicale remarquée lui donne donc le droit de côtoyer les cinq Thibault qui figurent déjà dans ce dictionnaire reflétant « la diversité, l’audace et la richesse de tous ceux qui font rayonner la France ».

L’avenir dira lequel de ces homonymes passera à la postérité. Des personnalités demeurent quelques temps dans cet ouvrage, tant que leur rayonnement ne s’est pas éteint et même s’ils ont disparu de la scène mais le « turn over » doit être quand même être important, nombre limité de pages oblige. J’ai même appris que les intéressés pouvaient demander à en être retirés et ce pour convenances personnelles. Bel acte de modestie quand tant d’autres candidats meurent peut-être d’envie d’y entrer. A l’opposé, bien des gens brillants n’ont jamais figuré dans le « Who’s who » et ne cherchent nullement cette reconnaissance éphémère. Denis Nidzgorski, dont j’ai annoncé trop discrètement la disparition en septembre dernier, était de ceux-là. Sa vie, tragiquement abrégée, ne fit pas la une des journaux mais il ne cessa jamais de travailler dans le domaine de la marionnette africaine dont il était un spécialiste reconnu. Ses pairs viennent de lui rendre un hommage mérité.

Denis Nidzgorski Photo © Tadeusz Wierzbicki

* Biographie nationale des contemporains / rédigée par une société de gens de lettres, sous la direction de M. Ernest Glaeser. - Paris : Glaeser, 1878.

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