11 mars 2020

« Si les femmes doivent être éligibles aux tribunaux et chambres de commerce »

c_de_lampe-femmeLa Journée internationale des droits des femmes 2020 vient d’avoir lieu. Je me devais d’y aller derechef d’un commentaire sur cet événement ô combien nécessaire. Je crains d’ailleurs qu’on ne doive célébrer cette journée longtemps encore, du fait de la lenteur du cheminement vers la parité ; sans compter les multiples croche-pieds dont sont victimes les manifestantes féministes, y compris ceux que leur décochent les flics misogynes intervenant dans les rassemblements.

Pour commenter l’événement, j’ai repris parodiquement le titre d’un article éloquent du « Progrès civique » (1). Je m’appuie assez souvent sur les écrits, voire les dessins, publiés dans cet hebdomadaire comme on n’en fait plus car il est une source inépuisable d’informations sur les problèmes de société des premières décennies du 20e siècle; on peut ainsi mettre la réalité d’aujourd’hui en perspective avec des questions anciennes. L’article traite de l’égalité hommes-femmes avant la lettre ; il est dû à Mario Roustan (2), alors sénateur de l’Hérault et favorable à une égalité qui peine à s’imposer en France. Nous sommes en 1922, dans le contexte des tribunaux et des chambres de commerce. Le sénateur, rapporteur de la loi au titre du commerce, a épluché les réponses des chambres qui ont été consultées pour avis sur le projet d’éligibilité des femmes dans ces instances. (Elles y sont seulement électrices et ce depuis la loi du 23 janvier 1898). Dans les réponses, une forte opposition - essentiellement masculine - se dégage, montrant que la bataille pour l’égalité n’est pas encore gagnée.

Femme dans "sa" cuisine

Femme dans "sa" cuisine

Comme on pouvait s’y attendre, les opposants à l’éligibilité des femmes mettent en avant les clichés utilisés habituellement à leur encontre pour leur interdire l’accès aux élections politiques, à savoir les éternels poncifs du genre : « la femme ange du foyer, éducatrice des enfants, économe et ménagère… la femme, être dont la constitution physique, intellectuelle et morale ne permet pas qu’on songe à lui confier des mandats analogues à ceux des hommes ». Bref, c’est donc toujours « du côté de la barbe que se trouve l’infaillibilité! », comme l’a écrit, non sans malice, un Charles Turgeon (3) dans son livre sur le féminisme (4). La lecture de ce livre s’impose car elle nous rappelle que les barbes bien de chez nous qui faisaient la loi hier ne sont pas bien loin de celles qui réglementent aujourd’hui encore la vie de millions de femmes dans nombre de pays. Ces infortunées pourraient d’ailleurs reprendre à leur tour la pertinente et impertinente déclaration de Boileau : «  De tous les animaux qui s’élèvent dans l’air, qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer, de Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome, le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme ».

Finalement, les femmes seront éligibles dans les chambres de commerce dix ans plus tard, avec la loi du mars 1931 (5). Il leur faudra attendre l’ordonnance du 21 avril 1944, on ne le sait que trop, pour que les Françaises aient enfin le droit de voter dans le cadre du suffrage universel. Pour essayer de retrouver quelques-unes des dates qui ont ponctué les avancées des droits des femmes dans le monde, on peut jouer à un jeu qui se présente sous forme de quiz : « POUF » (Promenade Originale Urbaine Féministe) (6).

Ce billet se termine avec une gravure choisie pour sa neutralité et son atmosphère paisible: des femmes et des hommes s’y côtoient dans une apparente parité. Tout ce beau monde endimanché déambule sur un boulevard parisien. Une femme tient à la main un paquet-cadeau. C’est le jour des étrennes. La scène se passe en 1889, année de la célébration du centenaire de la Révolution française et ses lois progressistes. Les femmes n’y ont cependant pas trouvé l’égalité devant la loi, alors que c’était l’occasion et il n’a pas été tenu compte des propositions d’une Olympe de Gouges; ce qui n’empêchera pas la révolutionnaire de mourir sur l’échafaud; ses propositions de loi sont réunies dans sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Trente ans après que les feux du deuxième centenaire se soient éteints, la bataille n’est toujours pas gagnée. C’est pourquoi le combat continue !

 foule sur un  boulevard parisien le jour des étrennes

foule sur un boulevard parisien le jour des étrennes (1889)

1. Le Progrès civique : « journal de critique politique et de perfectionnement social ». Cet hebdomadaire a paru de 1919 à 1939. Ici, il s’agit du numéro 162 du 23 septembre 1922, p. 18-19.
2. Roustan (Marius, dit Mario, 1870-1942). Homme politique (il a été sénateur de l’Hérault de 1920 à 1941) et homme de lettres, spécialiste des auteurs modernes. A aussi été ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts en 1931-1932 et ministre de l’Éducation nationale en 1935-1936.
3. Turgeon (Charles, 1855-1934). Professeur d’histoire des doctrines économiques à la Faculté de droit de l’Université de Rennes. Membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques.
4. Le féminisme français / par Charles Turgeon . -  Paris : L. Larose, 1902. - 2 vol. ; 19 cm. - Comprend : 1 : “L’Émancipation individuelle et sociale de la femme” (IV-489 p.) ; 2 : “L’Émancipation politique et familiale de la femme” (III-500 p.) Note(s) : Le t. 2 contient une “Bibliographie féministe” (p. 475-485)
5. « Sont éligibles aux tribunaux de commerce les femmes commerçantes ou anciennes commerçantes régulièrement inscrites sur les listes électorales des tribunaux et chambres de commerce et qui satisfont aux conditions d’éligibilité imposées aux hommes commerçants ou anciens commerçants .»
6. A l’origine, jeu de piste sous forme de rallye dans les rues de Brest.

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