22 novembre 2007

A la porte de l'histoire

Un travers souvent observé chez certains rédacteurs de blogs peinant à la tâche est de justifier le retard constant qu’ils prennent pour mettre leurs notes en ligne. Des lecteurs ont eu la gentillesse de me dire qu’ils s’accommodent très bien des irrégularités de parution du mien tandis que d’autres s’en étonnent, à juste titre. Comme je suis incapable de faire plusieurs choses en même temps, j’ai paré au plus pressé pendant un mois. Préparation de la nouvelle édition de l’ « Almanach » oblige. J’insère ici quatre lignes de publicité en signalant que cette publication très sérieuse malgré son titre ringard fête son le 20e anniversaire avec cette livraison 2008. Sa sortie est imminente. Qu’on se le dise !

Je reviens maintenant sur un sujet que n’avais plus abordé depuis les élections présidentielles, à savoir la vision de l’autre dans la société française. L’enquête « Trajectoires et origines » diligentée par l’INSEE et l’INED en arrière plan de la loi Hortefeux est une excellente occasion pour en parler de nouveau. Lorsque j’évoquais le ministère orwellien qui s’ « amuserait » à croiser divers fichiers contenant des données personnelles, notamment celles ayant trait à l’origine ethnique ou à l’appartenance religieuse des individus, je ne pensais pas que la réalité allait rejoindre si vite la fiction. Un panel de 24 000 personnes va donc être sélectionné au hasard (?) et va se voir poser des questions telles que « de quelle couleur de peau vous diriez-vous ?». Aux yeux des initiateurs de l’enquête, les réponses obtenues devraient permettre d’évaluer le taux de racisme en France et d’avoir in fine un outil pour lutter contre les discriminations.

Cette enquête ne confortera pas la nouvelle loi sur l’immigration puisque l’article autorisant les statistiques ethnique a été censuré par le Conseil constitutionnel qui le juge contraire à la Constitution. Celle-ci prévoit en effet « l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Les gens n’aiment pas être pris pour des imbéciles. A-t-on jamais lancé une enquête auprès des victimes d’agressions banales (verbales dans les transports en commun, vol de sac à main, de téléphone ou de voiture) pour éradiquer le banditisme ? Il eut mieux valu faire comme au Québec en tentant d’évaluer le racisme exprimé par la population. Dans la Belle Province, les choses sont claires puisque il ressort d’un sondage réalisé pour le compte du Journal de Montréal, que 59 % des Québécois s’avouent racistes ; dans cette masse, 16% seulement se déclarent très racistes. Voir l’analyse de Francine Allard sur Matinternet. Il est certain qu’en ce pays des « accommodements raisonnables », le fait de pouvoir affirmer sa différence, quelle qu’elle soit fût-elle incongrue, n’arrange sans doute pas les choses.

On sait qu’un humain juge différent celui qui habite le village voisin. Dans un coin des Cévennes que j’affectionne, mais c’est sans doute pareil ailleurs, on dit de quelqu’un qu’il est « un étranger » (sous entendu au village) s’il est né à 15 kilomètres ! Ceci n’est rien comparé à la réaction d’un passager d’un bus parisien observé récemment lorsqu’il a vu deux femmes entièrement recouvertes d’une burqa noire qui voulaient monter dans le bus par la porte de sortie. Tandis qu’une interprète essayait d’en faire comprendre les raisons au chauffeur, le passager dont je ne commenterai pas les propos, voulait descendre de l’autobus comme s’il avait vu le diable ! Finalement il s’est ravisé et ne l’a pas fait. Bien que son comportement permette d’en douter, se serait-il souvenu de Voltaire déclarant « Il est à croire que, quand on aura pénétré dans ce monde austral (c’est de l’Indonésie qu’il parle), on connaîtra encore plus de variétés de la nature ; tout agrandira la sphère de nos idées et diminuera celle de nos préjugés ». (Essai sur les mœurs, chapitre 143).

Malheureusement ces préjugés sont tenaces, y compris dans les plus hautes sphères de l’État. Le président de la république serait bien inspiré de faire remanier plus souvent ses discours, comme ce fut le cas avec celui qu’il a prononcé récemment au Congrès à Washington (Canard enchaîné du 14/11/21007). Ainsi, à Dakar, il n’aurait pas repris à son compte les propos que lui avait préparés son nègre habituel. Il n’aurait alors pas dit « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire » mais « le drame de l’Afrique c’est que l’homme africain (sous-entendu ‘ noir ‘ car un tel discours n’aurait pas été prononcé dans les pays du Maghreb) a été mis naguère à la porte de l’histoire ».

Oui, quand les pays colonialistes se sont approprié les états ou les territoires africains et envoyé leur chef en exil. Malgré leurs civilisations souvent brillantes, ces états n’avaient pas pris conscience que pour entrer dans l’histoire il faut disposer du même arsenal militaire que ses adversaires. Ainsi, pour ne citer que quelques uns de ces souverains africains déchus, Béhanzin (1844 - 1906), roi du Dahomey est exilé à la Martinique, Ranavalona III (1861-1917), dernière reine de Madagascar est exilée en Algérie, Ovonramwen ( ?-1914),roi du Bénin (futur Nigeria) est assigné à résidence dans son propre pays. On pourrait poursuivre sous d’autres latitudes cette énumération de souverains récalcitrants déportés par le pouvoir colonial : avec Hàm Nghi par exemple, roi d’Anam (1871-1944), lui aussi exilé à la Réunion… Les portes de l’histoire se sont rouvertes pour les pays d’Afrique et tous les autres lors des décolonisations mais avec combien de retard accumulé ?. Quelle eut été leur évolution sans cette mise entre parenthèses forcée ?

Deux  Je terminerai ce billet ce billet avec deux dessins sur lesquels figure Ranavalona III, la dernière reine du royaume de Madagascar :a) une caricature grossière due à Charles Léandre:

]"Le vainqueur des Hovas*  fait sa rentrée triomphale à Paris portant en croupe la reine de Madagascar" (Ranavalona 3)]

"Le vainqueur des Hovas* fait sa rentrée triomphale à Paris portant en croupe la reine de Madagascar" (Ranavalona 3)

La suite des commentaires est ici.
b) un dessin beaucoup plus fin de Chagny:

Présentations royales. Amis, tous amis

Présentations royales. Amis, tous amis

Les rois en exil. Présentations royales. Il s’agit de Ham Nghi et Ranavalona III exilés en Algérie accueillant Béhanzin, entouré de sa cour, venu les rejoindre.

Les commentaires sont clos.