3 février 2020

Quand un fils de la Lémurie écrivait à un coreligionnaire pendant la drôle de guerre

On a parfois reproché à l’auteur de ce blog ses évocations de souvenirs familiaux. Est-ce si gênant ? Je constate que pas mal de blogueurs font aussi cet étalage que d’aucuns appelleront du déballage, parce que des détails personnels y figurent. Mais quoi, les auteurs ne donnent-ils pas ainsi à leurs écrits une dimension sociologique ou ethnographique, voire historique, comme le font d’ailleurs certains auteurs d’autobiographies?

A la différence des pages Facebook, qui volent trop souvent au raz des pâquerettes, quelques blogs, parmi les meilleurs, dépassent le quotidien, sans négliger pour autant l’anecdotique. On peut ainsi être introduit dans une famille normande dont un ancêtre se fait remarquer dès le 17e siècle pour ses qualités. Ou c’est un descendant d’une famille originaire de Bretagne qui nous fait découvrir que le trisaïeul était marin et quel marin. En ce qui concerne ma propre famille, si je ne raconte pas moi-même ses hauts faits, si jamais elle en a connu, qui le fera à ma place ? D’ailleurs, trouverai-je un jour autre chose à rapporter que des souvenirs et des anecdotes épars ? C’est pourquoi je persiste et signe.

Aujourd’hui, ces bribes de souvenirs s’appuient sur des archives exhumées récemment d’un carton où elles dormaient depuis des lustres. Parmi ces documents, de la correspondance - familiale ou non - écrite en partie en malgache, ce qui me pose d’ailleurs un sérieux problème de traduction. On s’écrivait beaucoup dans les familles autrefois ; dans ma famille paternelle en particulier, du fait de l’éloignement d’un fils venu de Madagascar en France y faire ses études, dans les années 30.

Parmi les courriers non familiaux, une carte postale a retenu mon attention. Envoyée en franchise militaire, cette carte datée du 4 février 1940 est adressée à Harison Razanajao (mon père) par Félix Andriamanana. J’ai plusieurs fois évoqué sur ce blog le nom de cet homme  que l’histoire et le monde des lettres malgaches n’ont pas oublié. Il était alors médecin auxiliaire attaché au « dépôt des secrétaires d’état-major coloniaux à Paris » (1). Dans son courrier, il écrit qu’il est « à Paris depuis deux jours « avec Rama et Rakoto » et cite d’autres noms que j’ai également eu l’occasion d’évoquer ici : celui de Pierre Ramanase (2), jeune polytechnicien sans doute promis à un brillant avenir mais le rédacteur de la carte annonce avec tristesse son décès survenu la veille à Grenoble, sans préciser la cause de la mort.

Pierre Ramanase et Harison Razanajao

Pierre Ramanase et Harison Razanajao

Rama, c’est William Ramanamanjary, dont j’ai déjà parlé et Rakoto  (3) est  médecin, comme le précédent et deviendra célèbre ; son biographe et thuriféraire le qualifiera de « fils de la lumière », en référence aux membres de « la haute noblesse [merina] dont l’origine lointaine et mythique remonterait au soleil [sic] »; il est de la même promotion que Rama (1929) et a fait la carrière remarquable de chercheur que l’on connaît,  ; en 1940, il est le condisciple de Félix Andriamanana (promotion 1926) qui évoque un stage que les trois médecins doivent faire à l’Institut Pasteur. Le  dernier  nom cité est celui d’Édouard [vraisemblablement Andraintsilaniarivo]. On apprend que leur camarade est « au repos dans un hôpital complémentaire de Liancourt (Oise) ».

Félix Andriamanana et Albert Rakoto Ratsimamanga

Félix Andriamanana et Albert Rakoto Ratsimamanga

Cette courte tranche de vie aura permis aux lecteurs intéressés par mes incursions dans le passé, d’avoir quelques nouvelles anecdotiques et en partie inédites sur la vie quotidienne de Malgaches à Paris, au début de la drôle de guerre. Des extraits d’autres correspondances, rédigées entre les années 30 et les années 50 - seront présentés et commentés dans des billets à venir.

Carte postale Andriamanana à Razanajao 1940

1. L’État-major était situé Boulevard de Latour-Maubourg dans le 7e arrondissement.
2. Pierre Ramanase (1913-1940). Je pensais jusqu’à ce jour que la mort de celui qui était alors artilleur était survenue au cours des combats pour la défense de Grenoble, pendant la deuxième guerre mondiale ; ces derniers n’ont en fait commencé qu’en juin 40.
3. Albert Rakoto Ratsimamanga (1907-2001). En 1934, fut, avec quelques autres de ces Malgaches que j’appelle par paraphrase anagrammatique  « fils de la lémurie », un des fondateurs et animateurs de l’Association des étudiants d’origine malgache AEOM.

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