10 février 2010

Dans la famille Waller, je demande « John Lewis »

Un blog n’est peut-être pas le lieu pour parler des défauts qu’il présente et des procédés d’écriture qui le régissent mais j’ai ressenti encore une fois, ce sera la dernière, le besoin de me justifier à ce sujet. En relisant quelques-unes de mes notes passées, j’ai pris conscience de l’agacement que la longueur de certaines d’entre elles pouvait susciter, au début de mes épanchements verbaux notamment. Comme les récits des obsessionnels qui n’épargnent aucun détail lorsqu’ils racontent une histoire, quelques textes n’en finissent pas, ce qui est rédhibitoire pour un blog. Gide a encore raison lorsqu’il écrit « comme on ne peut pas traiter tous les sujets, il faut bien les hiérarchiser », j’ai donc décidé de hiérarchiser un peu en scindant a posteriori les textes qui relèvent le plus manifestement de mon autocritique. Je commence donc aujourd’hui avec les derniers paragraphes retranchés de la note du 12/11/2008 complétés à cette occasion. Cette partie reste d’ailleurs d’actualité puisque sont évoqués ici les noms d’Afro-américains (des étoiles noires ?) dont les œuvres ont contribué à l’enrichissement de la culture musicale mondiale. Les lecteurs qui avaient zappé cette portion de texte auront peut-être envie de la lire aujourd’hui…Les autres voudront bien attendre la prochaine parution hebdomadaire pour lire de l’inédit.

Le texte en question était consacré aux relations politiques et commerciales existant entre les Etats-Unis et Madagascar dans la dernière période d’ouverture à l’occident qu’a connue ce pays à la fin du 19e siècle. Ces événements sont survenus très peu de temps avant la colonisation française qui décida arbitrairement du sort de la Grande-Ile. Ces relations d’état à état se sont également exprimées à travers l’action d’un Afro-américain qui y exerçait des fonctions de consul : John Lewis Waller. Relater par le détail cet épisode méconnu de l’histoire américano-malgache nous entraînerait trop loin. Les quelques traits dressés du portrait du personnage et les autres liens pointant sur les sites web qui évoquent également les faits seront, je l’espère, autant d’incitations à lire la suite d’une aventure résumée ici trop brièvement. Qui plus est, les activités du consul à Madagascar relèveraient du roman ou de la légende si elles n’étaient confirmées par des sources sûres. Elles constitueraient aussi un scénario idéal pour un film historique.

Le seul fait qu’un ex-esclave américain d’un temps où la ségrégation raciale était la règle puisse être nommé consul dans un pays souverain, «peuplé de gens de couleur » il est vrai, confirme qu’un Noir pouvait plus facilement obtenir un poste public important par nomination que par la voie électorale, hier comme aujourd’hui. On a pu le vérifier jusqu’à l’élection d’un Barack Obama. Mais Waller, affranchi après la guerre de sécession, devenu avocat après avoir été coiffeur avait obtenu ce poste en 1891. En passe d’aboutir, son projet d’acquisition de terres au profit d’Afro-américains qui se seraient installés à Madagascar (dans l’esprit d’un nouveau Libéria ou de ces projets récents vivement contestés) tourna court car il venait trop tard : le corps expéditionnaire français avait débarqué sur l’île et les autorités d’occupation ne virent en ce consul qu’un vulgaire espion chargé de renseigner les Malgaches sur les mouvements de troupes français. Il fut emprisonné et condamné à vingt ans de prison, peine dont il purgea onze mois, avant que la diplomatie américaine n’obtienne sa grâce.

La fin et le fin mot de l’histoire est que Waller avait des enfants, dont une fille prénommée Jennie. Celle-ci avait épousé un jeune malgache de famille princière dont elle attendait un enfant. A l’approche des troupes françaises, elle quitta précipitamment Madagascar, avec sa mère et ses frères. Un petit groupe de Malgaches qui avaient choisi de s’exiler aux Etats-Unis les accompagnait, tandis que le mari périssait dans les combats contre les troupes d’occupation. A son retour aux États-Unis, Jennie Waller mit au monde un fils, le plus célèbre de tous les « Américano-malgaches » : Andy Razaf. Les amateurs de jazz connaissent bien ce parolier qui a signé les textes de nombreuses mélodies dont certaines sont universellement connues, telles Honeysuckle rose ou Ain’t Misbehavin , interprétées de façon si vivante par le grand (et gros) compère de Razaf : Fats Waller. Une précision : ce dernier n’avait aucun lien de parenté avec le consul.

Sources : Black and blue : the life and lyrics of Andy Razaf / Barry Singer ; foreword by Bobby Short. – New York : Schirmer Books ; Toronto : Maxwell Macmillan Canada ; New York : Maxwell Macmillan International, 1992.
Discographie (enregistrements pouvant être téléchargés).
Autour du titre « Black and blue » (sur l’histoire de l’esclavage aux États-Unis).
A Black Odyssey: John Lewis Waller and the Promise of American Life, 1878-1900 / Randall Bennett Woods. – Lawrence : University Press of Kansas, 1981. Compte rendu in The Western Historical Quarterly, Vol. 13, No. 2 (Apr., 1982), pp. 195-196.

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