11 novembre 2019

Encore sous le signe de Tintin

Alain Finkielkraut doit-il à sa mère d’être devenu académicien ? Parce qu’elle l’empêchait de lire des bandes dessinées lorsqu’il était enfant, lui imposant - et elle n’avait sans doute pas tout à fait tort - de ne lire que des livres. C’est peut-être la raison de son aversion foncière pour un genre qu’il ne doit pas connaître beaucoup puisqu’il est censé n’avoir jamais regardé de « petits Mickeys ». D’ailleurs, quand on l’interroge à ce sujet, il semble ne pas être en mesure de citer un seul auteur ni même un titre, mettant a priori les BD dans le même sac, à savoir celui des arts mineurs.

S’il cela est vrai en ce qui concerne beaucoup de celles qui étaient proposées au temps de sa jeunesse studieuse (bien que certaines eussent une vocation pédagogique évidente, comme je l’ai déjà écrit) et pour les séries cochonnes qui ont déferlé à la fin du 20e siècle - les moins pires étant peut-être les planches pornographiques d’un Pichard - dessinateur vulgaire (mal?) inspiré aussi bien par Apulée que par le marquis de Sade (1), Alain Finkielkraut aurait pu nuancer son propos s’il s’était donné la peine de consulter un tant soit peu l’abondante littérature consacrée à la bande dessinée ou regarder, voire consentir à lire, un ou deux albums des maîtres les plus représentatifs du 9e art, E.P. Jacobs par exemple. Je n’en citerai pas d’autres, l’ayant déjà fait ailleurs et n’ayant pas non plus l’intention de parler de leurs œuvres dans ce modeste plaidoyer en faveur de la BD. Je rappelle simplement qu’elle fut pour de nombreux enfants d’après guerre un moyen de se cultiver, faute de n’être pas nés dans un milieu où la « vraie culture » est omniprésente. Les hommes politiques d’aujourd’hui, le chef de L’État y compris, pourraient mener une politique culturelle mieux avisée s’ils connaissaient le vécu des gens modestes, vécu à cent lieues du leur. Je vais donc faire un nouveau et bref détour par mon parcours personnel de lecteur de BD issu d’un tel milieu. Je regrette, soit dit en passant, qu’il n’ait été ni intellectuel ni juif.

Tintin numéro 1- 24 octobre 1948

Tintin numéro 1, (édition française)

Ce parcours compte trois étapes placées sous le signe de Tintin ; il y a d’abord le journal du même nom découvert au début des années 50, peu après la parution du premier numéro de l’hebdomadaire (24 octobre 1948) (2)  ; c’était pendant des vacances d’été, chez ma grand mère cévenole ; avec ce tout nouveau journal auquel mes parents venaient de m’abonner, j’ai découvert le plaisir des « à suivre » placés au bas des planches et qui font attendre avec impatience, jeudi après jeudi, la parution de la livraison suivante ; cette impatience, les lecteurs de feuilletons, avides de connaître la suite de la nouvelle ou du roman en cours de lecture, la connaissaient depuis longtemps.

tintin numero 344 - Edison dessin de Jean GratonTintin, c’est aussi l’hebdomadaire qui, en 1955, a accueilli le premier de mes dessins publiés (courrier des lecteurs du numéro 344). J’étais alors lycéen et quelle ne fut pas ma fierté d’être sous le regard de mes condisciples et d’entendre leurs commentaires le lendemain de la parution du fameux crobar (comme disait une ex-collègue bibliothécaire à propos de mes dessins). Je l’ai déjà donné à voir sur ce blog mais il figure aussi sur une page de mon site web où j’explique désormais par quel heureux concours de circonstances j’ai pu en corriger la référence bibliographique qui était erronée jusqu’à une date récente.

La pièce à conviction

La pièce à conviction

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Dernière étape : la décision de fêter en 2019 mon anniversaire « sous le signe de Tintin ». En octobre, j’ai en effet atteint l’âge canonique au-delà duquel on était autrefois censé ne plus pouvoir faire partie du lectorat du journal (2). Cet anniversaire, partiellement costumé, fut l’occasion de tirer une tombola dont le gagnant, un petit-neveu, garçonnet de dix ans et futur lecteur de Tintin ayant découvert à cette occasion le personnage de Hergé et une ses aventures, a remporté un modèle réduit du bolide rouge piloté à tombeau ouvert dans « Les  cigares du pharaon » par le héros dont la houppe est devenue plus célèbre que celle de Riquet. La transmission des connaissances « tintinesques » est donc assurée mais elle sera aussi complétée par la lecture de « vrais livres », sans lesquels aucun être humain ne peut se construire pleinement tout au long de sa vie. Alain Finkielkraut n’en est t-il pas la preuve flagrante  ?

Sous le signe de-Tintin (2019).

Sous le signe de Tintin (2019).

1. Les Sorcières de Thessalie - Grenoble : Glénat, 1985-1986. - 2 volumes. Inspirée d’Apulée, cette BD raconte - si j’ai bien compris (je n’ai lu qu’un extrait dans « Circus », numéro 82) - les mésaventures sexuelles sordides de deux jeunes femmes soumises à la tyrannie de personnages sadiques. Tout un programme pour ces clones des plantureuses Paulette et Blanche Épiphanie qui firent le succès de Pichard et que les féministes ne doivent pas beaucoup apprécier aujourd’hui. Parce qu’il s’agit de bande dessinée, la notice de ce livre nous apprend que ce dernier « appartient à l’univers jeunesse » [sic], selon les critères, manifestement surannés aujourd’hui mais adoptés en son temps par la BNF. Il faudrait enfin tenir compte de l’évolution du contenu des BD et il est regrettable que le catalogue n’ait pas été réactualisé en conséquence sur ce point précis. Il y a de quoi sourire mais j’ai pu vérifier que de nombreuses autres BD pour adultes sont aussi répertoriées de la sorte. Un programme de correction informatique massive sera-t-il lancé un jour ?
2. Édition française. Le numéro 1 de l’édition belge a paru le 24 septembre 1946.
3. Selon le slogan « Le journal des jeunes de 7 à 77 ans ». Le slogan initial de 1948 n’a pas connu le succès de la deuxième formulation : « Tintin. Le journal de tous les jeunes et de tous les amis des jeunes »; le slogan a de nouveau changé ultérieurement pour être au goût du jour: « Le journal des super-jeunes de 7 à 77 ans »; cette nouvelle formulation, un tantinet flagorneuse, a été relevée dans le numéro anniversaire des 35 ans, n. 39 [nouvelle série], paru en 1981, faisant d’ailleurs référence au numéro 1 de l’édition belge et non à celui de l’édition française. Le sommaire du numéro anniversaire des 35 prochaines années y est même esquissé; il est prédit, en autres, qu’en 2016 « le capitaine Haddock ne boira plus de whisky mais de la camomille ». Le sort en a décidé autrement; le barbu colérique a disparu en 1983, avec son inventeur. Je me console en pensant que mon anniversaire 2019 a été l’occasion de dégoter une bouteille de Loch Lomond!

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