27 janvier 2010

Quand une bibliothèque meurt deux fois…

Dans le contexte sociétal troublé que la France connaît actuellement, le nouveau livre (1) de Lilian Thuram vient à point nommé. Avec l’enthousiasme de la jeunesse pour la noble cause qu’il défend, l’ancien footballeur militant antiraciste remet les pendules à l’heure en faisant l’inventaire des nombreux « Noirs » qui ont participé à l’évolution des sociétés humaines  par leur action politique, leurs travaux ou leurs inventions. Des livres sur ce sujet existaient déjà mais ils n’ont pas connu le succès que cette vaste synthèse rencontrera certainement et pas seulement  à cause de la notoriété de son auteur. Je recommande vivement la lecture  de cet ouvrage plein de surprises: par exemple, la filiation du grand Pouchkine, dont peu de gens encore savent que son aïeul Abraham Pétrovitch Hannibal (1696-1781), général en chef de l’armée impériale russe au 18e siècle, était originaire d’un des royaumes qui formaient alors le Cameroun d’aujourd’hui. Ce livre est destiné à un large public auquel il reste à prendre la décision de l’acheter, ce qu’il faut faire absolument. Certains lecteurs personnellement concernés dans leur chair par les questions raciales en feront certainement leur livre de chevet.

On trouvait aussi des documents traitant de cette thématique dans une bibliothèque qui vient malheureusement de fermer ses portes, au grand dam des étudiants et enseignants anglicistes et américanistes qui la fréquentaient régulièrement : la bibliothèque américaine de Montpellier. Le bibliothécaire que j’étais alors fréquentait aussi cet établissement, en tant qu’usager mais aussi dans un contexte professionnel. La bibliothèque était membre d’un réseau auquel son statut et son fonctionnement pour le moins originaux n’empêchaient pas d’appartenir. L’ancien responsable local de ce réseau (2) ne pouvait laisser passer cet événement sans y aller de son commentaire, sinon de sa larme. Personnellement, je pense que cette bibliothèque est morte une première fois quand elle a dû quitter la rue Saint-Louis pour être hébergée dans les locaux d’une bibliothèque universitaire. Pour les lecteurs de ce blog peu habitués à ce que je traite de sujets locaux, disons qu’elle a quitté un endroit charmant, au rez-de-chaussée d’un bâtiment situé au milieu d’un jardin et proche du centre historique de la ville pour un exil dans un « étage » d’une immense bibliothèque qui en compte plusieurs, une « BU » spécialisée en droit et en sciences économiques et qui plus est, assez éloignée dudit centre historique.

Depuis ce déménagement imposé, il fallait vraiment avoir envie d’aller dans cette petite bibliothèque perdue au milieu d’une grande; je crois que la collègue qui en assurait la gestion depuis des années a été la première déroutée par ce bouleversement, jusqu’à son départ à la retraite. Personne n’oubliera son amabilité et son accent « plus texan que moi tu meurs », à tel point qu’elle pouvait passer pour une authentique Américaine. L’implantation de cette structure dans un lieu inapproprié et son absence de statut bien défini ont signé son arrêt de mort. Des braderies inattendues (et attendues!) de livres usagés y étaient organisées périodiquement, ce que permettait le cadre associatif du fonctionnement de cette bibliothèque hors normes. La suite de l’histoire est tristement banale : « Par délibération du 30 novembre 2009 de son assemblée extraordinaire, notifiée le 15 décembre, l’association Les Amis de la Bibliothèque Américaine qui assurait la gestion matérielle et financière de la structure, a voté sa dissolution », Le conseil d’administration de l’université Paul-Valéry, qui fournissait les locaux et « prêtait » le personnel, n’a pu que prendre acte de cette décision.

La pérennisation de cette bibliothèque très fréquentée du temps où l’on pouvait s’y rendre facilement aurait-elle pu être envisagée dans le cadre d’autres instances, par exemple les services culturels de l’ambassade américaine? Je crains que les budgets alloués à la culture et aux bibliothèques aux États-Unis mêmes ne soient déjà revus à la baisse et les autorités fédérales ont à l’évidence d’autres priorités.

Ce recul de la culture américaine induit par la fermeture d’une bibliothèque me ramène un demi-siècle en arrière, quand le Centre culturel américain de la rue du Dragon à Paris connut une fin semblable. Lycéen, je fréquentais assidûment ce centre où l’on pouvait écouter et emprunter des disques de musique et notamment de jazz. Je lui dois ma culture « jazzistique » de base et la découverte des disques vinyles translucides et en couleur (rouge entre autres!) jamais vus ailleurs qu’en cet endroit. Le centre organisait aussi des expositions de peinture. J’ai ainsi eu dans ce lieu vivant la révélation des immenses et fulgurants tableaux de Pollock ; la disparition du centre fut-elle due à des restrictions budgétaires ? Je le suppose mais je sais que cette fermeture provoqua un manque certain chez les habitués. J’ai appris beaucoup plus tard que le regretté Sim Copans, « l’ambassadeur de la musique américaine en France » - disparu depuis dix ans déjà -, y donnait des conférences sur ce sujet. Je regrette de ne pas l’avoir su à l’époque car j’aimais beaucoup le timbre de sa voix, son accent et sa façon de s’exprimer en français sur les ondes

- Hello! CNN network?  - Heu, non...CCN, le réseau CCN ...

- Hello! CNN network? - Heu, non...CCN, le réseau CCN (2)...

1. Mes étoiles noires : de Lucy à Barack Obama / Lilian Thuram, avec la collaboration de Bernard Fillaire . – Paris : Edition Philippe Rey, 2010.
2. CCN: Catalogue Collectif National des publications en série.

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