14 janvier 2009

Sous l’empire (ou le despotisme ?) des crinolines

Rompant avec mon habitude de papillonner d’un sujet à un autre, je reste en compagnie des femmes, mais dans une autre approche : la mode, à travers un vêtement célèbre qu’elles ont porté autrefois dans les salles de bal mais aussi dans la vie courante. On va m’objecter de vouloir faire bonne mesure en « parlant chiffons » après avoir rêvé d’une meilleure représentation civique de la moitié du genre humain! Je précise aussitôt qu’il s’agit d’évoquer seulement la crinoline qui fit fureur sous le Second Empire et qui fit aussi beaucoup parler d’elle pendant la brève période que dura cette mode.

toilette de bal 1848

La mesure avant la démesure ou la grâce avant l’exubérance

 

L’exposition « Sous l’empire des crinolines » qui s’est ouverte au Musée Galliera fin novembre m’a donné l’envie d’y aller… de mon commentaire. Eh oui, je ne l’ai pas encore vue mais qu’importe ! La documentation pleine d’ironie et un tantinet critique dont je dispose sur le sujet palliera en partie cette lacune provisoire. On s’en doute, la note d’aujourd’hui ne relèvera pas de l’admiration béate.

des crinolines en fer...

Tiens ! Les vaisseaux qui vont avoir des crinolines en fer comme, toi, maman.
Est-ce que tu vas aller sur l’eau aussi, toi, maman ?
Dessin de Cham (1863)

Les somptueuses robes présentées dans cette exposition permettent d’imaginer les femmes qui les portaient, la splendeur des bals donnés à Paris, à l’Hôtel de Ville, à l’Opéra ou aux Tuileries et vraisemblablement  aussi dans ce lieu prestigieux au temps où il était encore un palais. Mais que disaient de la crinoline ceux qui ne se laissaient pas séduire ? C’est ce que je vais essayer de résumer.

bal aux tuileries (1860)

Bal donné au Palais des Tuileries dans la salle des maréchaux (1860)
“On a remarqué avec une certaine satisfaction
que plusieurs dames on fait une démonstartion contre la crinoline.
La princesse de Metternich par exemple…” (L’indépendance belge)

Un bref rappel de ce qu’est la crinoline s’impose : « tissu à trame de crin et chaîne de lin » doit son nom (1834) à son origine italienne (crinolino). Pour soutenir une masse d’étoffe toujours plus importante, on recourt – et bien avant 1859 comme on a pu l’écrire -, à la vieille recette de l’armature qui donne aux femmes une silhouette ample. Le vertugadin des tableaux de Vélasquez rendait cet office depuis le 16e siècle en Espagne. Il était fabriqué sur la base de cerceaux de « jonc vert » : verdugo. Ce mot a été interprété parfois comme la traduction de « vertu gardien», traduction plausible mais fausse parce que induite par assonance. Il est vrai que cette « cage armaturée de cerceaux » devait compliquer les assauts amoureux, comme toutes celles en matériaux divers qui ont repris l’idée aux siècles suivants.

crinoline 1856

Le Temps : « Encore une !
Seulement ce sont ces affreuses jupes qui ont du mal à passer ».
Dessin de Randon (1856)

Ainsi le « grand panier » que les dames de la cour portaient sous leur robe au 18e siècle, joue-t-il un rôle similaire mais n’atteint pas encore, semble-t-il, la démesure de la crinoline ; certaines de ces robes ont en effet un diamètre de 180 centimètres auxquels peuvent s’ajouter ceux d’une traîne qui donne au vêtement un aspect vraiment imposant.

crinoline et traine

L’enceinte de pesage aux courses de Longchamp.
Toilette Moyen-âge, cuir acier, avec dague, chaîne escarcelle, hâche-d’armes-ombrelle,
véritable panoplie à donner envie de l’accrocher à son cou.

Prosper Mérimée se gausse de cette robe bouffante, voire bouffonne, en déclarant : « Vous ne pouvez rien imaginer de plus drôle qu’une crinoline entrant dans une gondole ». Alphonse Karr « déclare quant à lui une guerre acharnée à ces horribles suppléments qui transforment une femme en sonnette gigantesque ou en cloche à plongeur ». A ses yeux, la crinoline n’est rien d’autre qu’une prothèse destinée à masquer les imperfections physiques des femmes…


 mysteres d'une crinoline

Les petits mystères d’une crinoline, souvenirs de Longchamp de 1858.
Avant!!! Pendant!! Après !
Dessin de Télory

Prosper Mérimée n’est pas le seul à se « gondoler » (Ah ! Ah ! Ah !) à la vue de ces femmes tentant de passer par la porte étroite d’une loge de théâtre ou la portière d’une voiture à chevaux avec leur « robe-cage » ou robe-cloche comme on appelle aussi la crinoline à l’époque. Elle est en effet la risée de nombreux contemporains et les journaux – du monde entier - s’en donnent aussi à cœur joie. Ils lui ouvrent une chronique plus ou moins régulière et les caricaturistes ne sont pas les derniers à exercer leur verve sur « la femme crinoline » ou à « la femme en cage », avec la misogynie coutumière à cette corporation. La crinoline fait d’ailleurs l’objet des mêmes sarcasmes qu’on connu vertugadins et autres paniers en leur temps.

UNE SAISON A BADE

crinolines et porte étroite

DE BIEN PETITES PORTES ET DE BIEN GRANDES CRINOLINES.
Bah! Ce que femme veut…Il faut bien que ça passe! (1863)

Elle fait aussi beaucoup parler d’elle dans la rubrique des faits divers. Les femmes, du moins celles dont le train de vie permet de suivre la mode, en portent à la ville et à la campagne et des accidents arrivent. Ici c’est la jambe cassée d’une passante qui s’est pris un pied dans l’armature métallique de la robe de la piétonne qui la précédait et qu’elle a percuté brutalement ; là c’est un hibou aveuglé par la lumière lors d’un bal en plein air et qui atterrit sous les jupons d’une danseuse. Il s’y débat désespérément au grand dam de celle-ci dont les cris augmentent à mesure que l’oiseau remonte le long de sa jambe que ses griffes lacèrent (sic).

crinolines cage à poules

Pardon, excuse la bourgeoise.
C’est que v’là l’heure où nos volailles se couchent
et elles ont pris, sauf vout’ respect, vout ‘ crinoline pour leu’ cage à poulets.
Dessin de Télory (1858)

les anecdotes sont innombrables ; je retiens encore l’épisode de la dame en crinoline qui ne peut pénétrer dans le confessionnal malgré ses efforts et qui croit voir gravée sur le haut de l’isoloir une parodie de la célèbre citation du Dante : Lasciate ogni crinolina, voi ch’entrate ! Vous qui entrez, perdez tout espoir. (La Divine Comédie). Mais il y a plus inquiétant ; on ne compte plus (si, en fait !) le nombre d’accidents tragiques provoqués par les crinolines : femmes brûlées vives parce que leur robe a effleuré la flamme une bougie ou reçu les flammèches échappées du foyer d’une cheminée. Rien qu’en Angleterre, si l’on en croit ces statistiques, 39.927 personnes ont péri de la sorte entre 1847 et 1861, soit 9 par jour…

crinoline_feu

MODES DE SAISON
Nouvelle tenue d’hiver des femmes de chambre
à l’effet de prévenir les inconvénients du développement de la crinoline
Dessin de Télory (1858)

Les crinolines sont une aubaine pour les pickpockets car l’éloignement des poches favorise une activité furtive qui peut s’effectuer sans aucun contact corporel avec les victimes. De leur côté, les douaniers ne voient pas d’un bon œil une robe dont ils sont persuadés qu’elle a été inventée pour favoriser la fraude ! Ils réclament à grands cris leur interdiction au ministre de l’intérieur car ils apportent la preuve que les amples crinolines et leurs multiples replis permettent effectivement de passer en douce des marchandises dans les bureaux d’octroi.

crinoline mode de l'an rochain

MODES DE L’AN PROCHAIN
« Paris est toujours la métropole de l’élégance et du bon goût »
(tous les bulletins des journaux de mode).
Dessin de Télory (1858)

Ces réclamations resteront vaines car il est il est difficile d’arrêter une industrie florissante : cent dix-sept brevets autour de la crinoline, les sous-jupes, les paniers et les vertugadins sont déposés en 1859. En 1857, autre exemple, la famille Peugeot fabrique, à raison de 300.000 unités par an, des cercles d’acier souple utilisés dans la confection des crinolines! Les automobiles n’existent pas encore mais oserai-je faire un rapprochement hardi et incongru entre leur fabrication et l’origine obscure de l’expression imagée et triviale qu’employaient encore bien des petites filles des années 50 lorsque la robe de l’une d’elles laissait entrevoir sa culotte : « baisse le capot, on voit le moteur » ? On ne courait certes pas ce risque avec une robe à crinoline…

Regards indiscrets

Eh! mais! Je ne trouve pas que les habitants de sous-sol soient si mal partagés.
Dessin de Randon (1856)

Aux feux du Second empire qui s’est écroulé avec la désastreuse guerre de 1870 succèdent les flammes de la Commune. Cette période funeste a raison de la mode des crinolines. Survivront-elles fugitivement, comme des fantômes, dans les ruines du château des Tuileries ? Après 1871, de ce lieu magnifique chargé d’histoire, ne subsistent en effet, mais pour peu de temps, que les pans de murs calcinés marqués du souvenir des bals somptueux donnés là par Napoléon III.

quadrille_mazurke

Les lanciers sont morts! - Vive le quadrille mazurke!
Dessin de Marcelin (1859)

2 comments to Sous l’empire (ou le despotisme ?) des crinolines

  • Claude MARON

    Beaucoup de gens pensent que lorsque l’on parle du tissu de crin qui servait à fabriquer les crinolines en tissu, il s’agit de crin de cheval… Que nenni ! Il s’agit d’un tissu fabriqué à partir des fibres de feuilles d’agave. Ce tissu très raide était utilisé pour fabriquer les jupons volantés donnant de l’ampleur aux jupes des robes. La mode sous Louis-Philippe imposant des jupes de + en + large, les dames portaient une succession de jupons. Devant les poids de ceux, on commenca a placer les cerceaux métalliques dans le bas, puis un américain nommé Thompson inventa un jupopn uniquement constitué de cerceaux métalliques souples, la cage américaine “Thompson”. Mais ce jupon garda son nom générique de crinoline.

  • ailliot

    bonjour, la mode de la crinoline dura quand même de 1850 (1856 pour la version métallique)aux années 1870 (crinolinette, version simplifiée)ce qui n’est pas mal pour une mode non ? les légions de critiques et caricatures qui en sont faites sont à la mesure de l’immense popularité de cette mode dans toutes les classes sociales (une crinoline ne coute pas cher) et non seulement parmi les plus aisées comme auparavant. En effet , la crinoline bénéficie de tout ce que la révolution industrielle et l’essort du commerce et des transports peut lui proposer et elle se répand partout (même si beaucoup de femmes des campagnes ne la portent que le dimanche , elles la portent quand même !). il faut dire que loin d’être le symbole de l’enfermement de la femme (la “cage” !) cette crinoline (dont les dimensions sont très généralement bien inférieures aux caricatures !) soulage plutot celle ci du poids et de l’encombrement des 3, 4, 7 ou 10 jupons portées précedémment ! il faut avoir porté les lourdes robes des années 1840/50 et la crinoline des années 1860 pour saisir toute la différence et les femmes de ce temps l’ont bien comprise! cordialement P.A