11 novembre 2009

Il y avait de la boue sous le ciel…

En ces temps où pour des raisons électoralistes le pouvoir politique en place prétend instaurer un débat sur l’« identité nationale », il est un jour qui symbolise on ne peut mieux ce sentiment d’appartenance à une communauté : le 11 novembre. Le dernier poilu français a disparu récemment mais on commémorera peut-être longtemps encore l’armistice de 1918. C’est bien que cela continue car personne ne doit oublier tous ces soldats sacrifiés dans une guerre qui devait être la « der des der » mais qui n’a pourtant pas empêché qu’une autre survienne à la génération suivante.

On peut ne pas être hanté comme Tardi par les souvenirs de la « putain de guerre » dont son grand-père l’a abreuvé dans sa jeunesse mais, qu’ont ait eu ou non un parent mort ou blessé dans les combats, la Grande guerre devrait rester dans les mémoires. On ne rendra jamais assez hommage à ces millions d’hommes qui, voilà bientôt un siècle, ont vécu l’enfer à cause d’une poignée d’autres dont le métier était, encore et toujours, de faire de la politique.

Les statues de l'avenir

Les statues de l'avenir

Les gens de ma génération conservent dans leurs souvenirs d’enfance la vision de l’unijambiste, du Gueule cassée ou de l’ancien gazé toussant et larmoyant habitant dans le voisinage. Ceux-là s’en étaient sortis mais combien d’autres sont morts sans pouvoir transmettre les œuvres de l’esprit que l’on pouvait légitimement attendre d’eux ? Des écrivains et des artistes ont survécu à l’hécatombe, certains très peu de temps après la fin de la guerre ; ils ont témoigné par la prose, les vers ou le dessin de leurs conditions de vie abominables dans les tranchées.

La poésie ne connaît ni murs ni frontières; en écho au poème de Gerrit Engelke combattant « d’en face » mort au front à 28 ans en 1918, voici une œuvre méconnue d’un de ses confrères français né la même année (1890) et qui ne survécut à ses blessures que cinq ans après l’armistice : Paul Verlet*. Son émouvant poème, qu’aurait très bien pu illustrer un Gus Bofa , autre ancien combattant revenu blessé et amer – lui aussi aimait beaucoup son chien – , est déjà présent sur le web. Il a été numérisé mais dénaturé une fois de plus par l’OCR ; le voici restitué tel qu’il avait été écrit.

MON CHIEN

Quelle amitié jamais aura valu la vôtre!
Où donc es-tu, mon bon chien?
(Jean Richepin, A mon ami sans nom.)


Ils disent qu’ils te trouvent laid.
Oui! C’est ta laideur qui me plaît.
Les chiens de chemineau qui passent
Pour le soldat sont de la race
Des humbles cœurs silencieux,
Qui n’ont que la voix de leurs yeux.
J’aime ta jeunesse un peu braque,
Ton dos pelé, rongé de plaques.
Tu sens mauvais, mon chien-pas-beau!
Viens fouiller de ton bon museau,
Truffe ardente toujours humide,
Ma capote et mes deux mains vides!


Bien sûr pour toi ce n’est pas gai,
La prison de ces deux remblais !
Parfois tu franchis la banquette,
Méfiant, tu risques la tête ;
Hein! mon chien, c’est bête et méchant
De t’empêcher d’aller aux champs
Courir, frémissant, hors d’haleine,
Après les lièvres de la plaine.
De luzernes en sarrasins,
Plein de diamants du matin?


Pourquoi j’aime ta bonne gueule?
C’est que ma détresse est moins seule,
Que tu dors contre mon fusil,
Et que c’est toi qui m’as choisi.
Le nez sur mes talons tu trottes,
Toujours content, couvert de crotte,
Pensant que les hommes sont fous
De s’assassiner dans des trous.
Que je suis un drôle de maître,
Sans amour, sans foyer peut-être,
Et que c’est bien loin où je vais.
Puisqu’on n’est jamais arrivé.


Plus tard, quand ce sera mon heure.
Tu la connaîtras, ma demeure!
Comme aujourd’hui tu me suivras,
Résigné, doux, tu penseras
Pour lors, que c’est une misère
D’oublier son chien sur la terre
Quand on s’en va sous le gazon…
Et qu’il est d’étranges maisons!


Ou bien, un jour, mon vieux, écoute :
Dans le fouillis de quelque route
Tu me perdras; quêtant, flairant,
Tu m’appelleras, bien longtemps,
En pleurant notre vie ensemble!
Tous ces déboires se ressemblent :
La guerre n’est que ces malheurs.

Va du côté des artilleurs :
Ils sont de l’aristocratie.
Rôde parmi les batteries,
Remonte jusqu’à l’échelon,
Fais ton lit sous quelque caisson.
Si la Providence divine
Veut te guider vers les cuisines,
Pour toi pas de rêve plus beau
Que de finir chien de cuistot;
Alors ce seront jouissances
A défaillir quand on y pense,
Car, Pétoche, tu peux, oui, toi,
De « roulante » devenir roi.


Il faut bien penser tout de même
A l’avenir des chiens qu’on aime!


La lune est trop blanche là-haut;
A minuit, nous n’aurons pas chaud.
Mets ta bonne gueule câline
Sur le tic tac de ma poitrine
Et lèche doucement mes doigts :
J’aurai moins froid dans le soir froid.
Nos souffles mêleront nos rêves
De niche tiède et de relève.


O mon bon chien, je t’aime mieux
Que certains frères devant Dieu,
Car les bêtes qu’on a battues
Lèchent quand les autres nous tuent.
Car aux hommes tu lis le don
Du grand exemple du pardon.
Les déprimés, les imbéciles,
Qui cachent leur lâcheté vile
Sous la baudruche des grands mots,
Ne valent pas ce que tu vaux.
Toi, tu sais souffrir en silence,
Tu vaux mieux que l’intelligence
Des sales maîtres, dont les mains
Aux gants pourprés des assassins
Ne font que des gestes de haine.
Amputant la famille humaine
Des belles âmes d’ici-bas;
Au moins toi, tu ne penses pas,
Toi, tu n’es qu’une pauvre bête
Sur qui je puis poser ma tête,
Qui lèches les mains des méchants.
Qui ne sais pas et qui comprends.

(De la boue sous le ciel : esquisses d’un blessé. 1919)

poilu attendant l'assaut dans sa tranchée

Dessin de Jean-Jacques Roussau
(Almanach du combattant,1924)

* Paul Verlet (1890-1922). Un aperçu de la personnalité du soldat héroïque et plein d’abnégation que fut le poète est donné par Sébastien-Charles Leconte qui écrit, en présentant l’auteur et son poème : « Paul Verlet, parti le 1er août 1914, simple soldat au 74e d’infanterie, fut blessé (de six blessures !) dans les corps à corps du Labyrinthe en 1915. Retourné au front à Auberive, une balle lui traverse la poitrine au raz du cœur […] Il repart volontaire une troisième fois et subit une attaque par les gaz, qui le rejette définitivement du combat. » Cité dans : Anthologie des matinées poétiques de la Comédie française : 1re année saison : 1920-1921 / publiée par Louis Payen. – Paris : Delagrave, 1923.

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