9 mars 2015

Ces hommes et ces témoignages culturels que des fous annihilent

On ne peut lire les « Charlie hebdo » d’après l’attentat qui a décimé sa rédaction sans avoir le cœur serré. L’absence des dessins de Cabu, Charb, Honoré et Tignous laisse un grand vide, même si d’autres talents tentent de compenser les disparitions. Je salue le courage des survivants et de ceux qui les ont rejoints, non pour les risques encourus car aucun journal n’est à l’abri puisque les actions des fous à la kalachnikov relèvent de l’irrationnel, mais parce que ces journalistes refusent de baisser les bras. Personnellement, j’aurais été tenté de le faire tant les perspectives de vivre dans un monde apaisé sont lointaines. Ah! cette envie de s’enfermer dans une bulle, de partir sur une île déserte ou, comme l’écrit Philippe Lançon dans son poignant témoignage (1), de rester seul avec Bach.

Il y eut les bouddhas géants de Bâmiyân dynamités par les talibans, sans doute pour changer un peu des assassinats quotidiens qu’ils perpétraient dans un pays où ils faisaient régner la terreur; puis les islamistes ont essaimé, comme l’avaient prévu les observateurs politiques ; ils s’en sont pris aux animateurs de Charlie Hebdo ; sont à leur tour irrémédiablement détruits les fabuleux témoignages des cultures mésopotamiennes existant bien avant l’arrivée d’une religion prise au pied de la lettre ou détournée. Dans un récent billet, je parlais de retard mental et culturel de quelques siècles mais nous voilà revenus aux temps des pharaons faisant marteler les effigies de leurs prédécesseurs, pour effacer toute trace de leur existence. Plutôt que de me lamenter sur l’obscurantisme et la connerie humaine, je préfère une fois de plus m’en remettre à ceux qui se sont exprimés mieux que quiconque sur ce sujet. Ainsi Victor Hugo, encore lui, a magistralement dénoncé les travers de son temps (2) ; ils s’avèrent malheureusement être toujours du nôtre. L’écrivain croyait un peu naïvement à la perfectibilité de l’homme et au pardon. Nous avons la preuve aujourd’hui que les instances internationales doivent agir au-delà des réunions de crise ; elles ne débouchent sur aucune action collective concrète permettant d’éradiquer le mal.

portrait de Victor Hugo

«… Ah ! la lumière ! La lumière toujours ! La lumière partout ! Le besoin de tout c’est la lumière. La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout ; enseignez, montrez, démontrez ; multipliez les écoles ; les écoles sont les points lumineux de la civilisation.

Vous avez soin de vos villes, vous voulez être en sûreté dans vos demeures, vous êtes préoccupés de ce péril, laisser la rue obscure ; songez à ce péril plus grand encore, laisser obscur l’esprit humain. Les intelligences sont des routes ouvertes ; elles ont des allants et venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionnés, elles peuvent avoir des passants funestes ; une mauvaise pensée est identique à un voleur de nuit, l’âme a des malfaiteurs ; faites le jour partout ; ne laissez pas dans l’intelligence humaine de ces coins ténébreux où peut se blottir la superstition, où peut se cacher l’erreur, où peut s’embusquer le mensonge. L’ignorance est un crépuscule ; le mal y rôde. Songez à l’éclairage des rues, soit ; mais songez aussi, songez surtout, à l’éclairage des esprits. Il faut pour cela, certes, une prodigieuse dépense de lumière. C’est à cette dépense de lumière que depuis trois siècles la France s’emploie. Messieurs, laissez-moi dire une parole filiale, qui du reste est dans vos cœurs comme dans le mien : rien ne prévaudra contre la France. La France est d’intérêt public. La France s’élève sur l’horizon de tous les peuples. Ah ! disent-ils, il fait jour, la France est là !

Qu’il puisse y avoir des objections à la France, cela étonne ; il y en a pourtant ; la France a des ennemis. Ce sont les ennemis mêmes de la civilisation, les ennemis du livre, les ennemis de la pensée libre, les ennemis de l’émancipation, de l’examen, de la délivrance ; ceux qui voient dans le dogme un éternel maître et dans le genre humain un éternel mineur. Mais ils perdent leur peine, le passé est passé, les nations ne reviennent pas à leur vomissement, les aveuglements ont une fin, les dimensions de l’ignorance et de l’erreur sont limitées.

Prenez-en votre parti, hommes du passé, nous ne vous craignons pas ! allez, faites, nous vous regardons avec curiosité ! Essayez vos forces, insultez 89, découronnez Paris, dites anathème à la liberté de conscience, à la liberté de la presse, à la liberté de la tribune, anathème à la loi civile, anathème à la révolution, anathème à la tolérance, anathème à la science, anathème au progrès ! Ne vous lassez pas ! Rêvez, pendant que vous y êtes, un syllabus assez grand pour la France et un éteignoir assez grand pour le soleil ! [...] »

1. Un trou dans le jacuzzi. Charlie hebdo, n. 1179, 25 février 2015.
2. Extrait du discours d’ouverture prononcé le 7 juin 1878 par l’écrivain au Congrès littéraire international qu’il présidait. Ce texte n’a rien perdu de sa légitimité et de sa force. Le discours complet peut être consulté ici

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