18 décembre 2008

Étrennes, portiers et concierges

Terminons l’année avec un sujet de saison : les étrennes, du latin strena (XIIe s.) « cadeau à titre d’heureux présage » (Littré). Leur tradition s’est perdue dans les familles mais nombreux sont encore les « jeunes vieillards » qui, dans leur enfance, recevaient un petit cadeau (menu argent ou chocolats) au premier jour de l’an.
La tradition se perpétue aussi dans quelques catégories professionnelles ; éboueurs et pompiers notamment passent encore dans les foyers et font aussi passer la pilule en offrant en contrepartie un calendrier qui détourne un peu le sens d’une coutume très ancienne. Ces dernièrs temps, les facteurs semblent avoir renoncé à cette visite de fin d’année, dans mon quartier du moins. Un autre métier pourvoyeur d’étrennes plus ou moins généreuses : celui de concierge.

Le portier le 31 décembre

31 décembre. - Attitude du portier vis-à-vis de son locataire.
dessin de Cham (1859)

Autrefois très répandu, il est aujourd’hui en voie de disparition. Au 19e siècle la figure  du portier ou du concierge excitait la verve des humoristes, tant auteurs que dessinateurs. Homme lige du propriétaire, traquant sans relâche le locataire défaillant le jour du terme, le concierge était craint quand il n’était pas haï. Son épouse, pourtant affublée de multiples surnoms, l’était peut-être un peu moins.

Jour de l’An

Ne voulant rien donner, cherche à passer inaperçu devant son concierge
dessin de Cham (1876)

A partir des années cinquante environ, dans une société devenue comptable du moindre sou, le concierge a commencé à être sacrifié alors qu’il jouait un rôle social évident, à l’instar des policiers de proximité. On a souvent préféré fermer sa loge exiguë, pour en faire une remise à vélos ou un local technique. Mais Céline a raison lorsqu’il écrit : « une ville sans concierge ça n’a pas d’histoire, pas de goût, c’est insipide telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe » (Voyage au bout de la nuit) et certains metteurs en scène de cinéma expriment le même sentiment en rendant sympathiques les pipelettes qui interviennent à l’écran. Les gardiens ont remplacé les concierges  mais, n’étant pas logés sur place, ils ne sont plus les « piliers » de l’immeuble comme l’étaient leurs devanciers. Ces derniers connaissaient tous les habitants et, dans le meilleur des cas, apportaient le courrier à domicile.

Le portier le 2 janvier

2 janvier. - Le portier recouvrant toute sa suprématie à-vis de son locataire.
dessin de Cham (1859)

La fonction de gardien d’immeuble semble disparaître à son tour, cette activité étant devenue à risques dans bien des quartiers, là où l’on cogne d’abord, faute de savoir parler autrement. Alors que le chômage sévit, voilà un secteur qui pourrait être créateur d’emplois, modestes il est vrai. On se plait à imaginer des immeubles sur lesquels veilleraient de nouveau ces concierges affables comme peuvent l’être certains bawabs du Caire…Mais inutile de rêver dans une société du chacun pour soi et du démerde-toi.

Le locataire du second demande ses lettres postales

- Le locataire du second demande ses lettres postales.
- Que diable! Il ne nous laisse pas seulement le temps de les lire.

Dessin de Cham (1873)

Montant dérisoire des étrennes, courrier intercepté le temps d’une lecture indiscrète, agissements abusifs, telles sont les situations le plus souvent mises en scène ou en image par les humoristes décidément intarissables sur ce sujet autrefois. Un dessin de Cham inséré dans la précédente note annonçait la couleur. Comme on le voit, l’artiste en a réalisé un grand nombre  de la même veine en déclinant un thème sur lequel un Courteline, entre autres, s’est également plu à ironiser. DansUn client sérieux, une « comédie de saison en un acte », son personnage de Landhouille fait l’inventaire de son jour de l’an et récapitule les étrennes qu’il a reçues et celles qu’il a données :

« Revisons ce compte une dernière fois.
Étrennes reçues : zéro. Bon. Aucune erreur sur ce point. Passons au chapitre suivant.
Étrennes données :
Ça, c’est une autre histoire.
Il lit :
A ma femme… : une descente de lit ;
A ma belle-mère… : une chaufferette ;
A ma petite fille… : un ménage ;
A mon petit garçon… : un sabre ;
A mon concierge… : vingt francs.
Vingt francs !…En voilà de l’argent que je regrette !….Ponchon a rudement raison ! Comme il dit, je ne sais plus dans quoi :
Encore un qui s’amène ;
Un autre qui s’tir’ des pieds.
Moi qui ne r’çois pas d’étrennes,
Faut qu’j’en fiche à mon portier. »

vingt sous d'étrennes

Vingt sous d’étrennes! Bonne et heureuse, tu peux y compter je m’en charge!
dessin de Cham (1876)

Portier ou concierge ? Si l’appellation évolue au cours du dix-neuvième siècle, les piques visant ces têtes de turc restent les mêmes au vingtième. Raymond Queneau n’écrit-il pas en 1933 : « C’est un drôle de type mon concierge, vous savez. Il lit toutes mes lettres; il les décachette et les recachette » (Le Chiendent ) . Je n’ai pas vérifié si les concierges apparaissent encore dans les dessins humoristiques et les comédies du vingt et unième siècle ; sans doute pas aussi souvent qu’autrefois mais comme la fonction n’a pas totalement disparu, et c’est tant mieux, il doit bien en subsister quelques-uns, toujours victimes des mêmes sarcasmes, comme le sont encore les belles-mères.

Une carte postale pour madame…

Une carte postale d’un fournisseur. Madame devrait bien payer ses dettes. C’est pour le quartier que je dis ça.
dessin de Cham (1873)

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