22 décembre 2014

In memoriam Jean-Pierre Seguin

Mon intention était de consacrer ce billet d’avant Noël aux « beaux livres » et particulièrement à ceux que l’on offre à cette occasion, quand j’ai appris avec tristesse la disparition d’un homme dont la vie entière fut consacrée aux livres et aux multimédia. Jean-Pierre Seguin est en effet décédé ce mercredi 17 décembre. Son nom restera attaché à la BPI dont le bibliothécaire polyvalent qu’il fut pilota le projet. Il dirigea ensuite pendant un peu plus d’un an cette bibliothèque d’un genre nouveau, avant de passer la main. Auparavant, il avait travaillé à la BN (site Richelieu) où, en dernier lieu, il fut le conservateur responsable des magasins du département des imprimés. C’est en cet endroit prestigieux, déjà évoqué sur ce blog, que je l’ai connu. Je ne vais pas retracer ici la brillante carrière de Jean-Pierre Seguin – il l’ a résumée lui-même avec humour – mais donner deux repères chronologiques et évoquer les circonstances de ma rencontre avec l’ « homme du document » qu’il fut.

Jean-Pierre Seguin entre à la BN en 1942, à 22 ans; j’entre à la BN au même âge mais 22 ans plus tard. Lui possède un bon bagage universitaire; moi je ne suis alors titulaire que du baccalauréat. Nous avons habité, la même commune de la banlieue parisienne et c’est grâce à l’entremise de Jean-Pierre Seguin que je suis entré dans la plus grande bibliothèque de France. Je lui dois pour cela une éternelle reconnaissance car, comme une certaine partie de la jeunesse d’aujourd’hui, je ne savais vraiment pas quel allait être mon avenir en ce début des années 60 où le chômage était pourtant peu important. Ce coup de pouce providentiel m’a donc permis d’apprendre un métier, je l’ai déjà dit.

Les magasins du département des imprimés regorgeant de richesses, j’ai commencé à mieux apprécier livres et périodiques, à respecter leur valeur, tant intellectuelle que marchande. Mon mentor, que ses travaux d’érudition amenèrent à compulser plus d’un de ces imprimés qui l’entouraient de toutes parts (1), n’a peut-être pas eu l’occasion de lire un texte décrivant le « respect [que l’on avait] des manuscrits et des livres au moyen-âge » car il est extrait d’un livre (2) non déposé à la BN, comme cela arrivait hier et encore aujourd’hui. L’année même de sa parution, cet extrait d’une préface de Paul de Saint-Victor (3)  a heureusement été repris dans le « Magasin pittoresque » (4). Jean-Pierre Seguin a certainement été, comme moi, un lecteur assidu de cette revue pleine d’informations sérieuses malgré son prix modique (deux sous la livraison à ses débuts en 1833). Je lui dédie donc ces quelques lignes qui l’auraient fait sourire.

« On sait de quel culte superstitieux le moyen-âge entourait les manuscrits célèbres. La conquête d’un Homère ou d’un Hérodote était débattue par traités entre les rois de l’Europe et les empereurs byzantins.

Un prince du treizième siècle offrait un fief seigneurial pour un Tite-Live.

Un contrat de la même époque nous montre un Psautier peint échangé contre une métairie.

Une fois déposée dans la Lybrairie du souverain, de la ville, ou de la corporation qui l’avait acquis, le précieux volume passait à l’état de relique et d’objet sacré. Il ne sortait guère plus de son rayon qu’un ciboire de son tabernacle. Quelquefois on l’attachait au mur par une chaîne ; son vol était considéré comme un sacrilège, et l’anathème sortait de ses pages pour foudroyer le voleur. Une excommunication frappait et frappe peut-être aujourd’hui encore, à la Vaticane, le téméraire qui oserait seulement transporter la Divine Comédie, enluminée par Giulio Clovio, hors de la place qu’elle occupe.

« Que si quelqu’un se permet de manquer de respect à ce livre qu’il soit anathème ! » disent des inscriptions placées en tête de plusieurs manuscrits anciens. La fameuse Bible d’Ariastein, conservée au British Muséum, plus farouche encore, se défendait par une imprécation capable de faire reculer une troupe de Vandales : « Quem si quis abstulerit morte moriatur, in sargine coquatur, caducus morbus instet eum et febres et rotetur, et suspendatur! Amen ». « Si quelqu’un dérobe ce livre, qu’il meure de mort violente, qu’il soit rôti dans la poêle, que les fièvres et le mal caduc le dévorent ! Qu’il soit roué et pendu ! Ainsi soit-il ! »

Jean-Pierre Seguin

Jean-Pierre Seguin venant travailler à la BN sur son Vélosolex (d’après Dodier).
Voir aussi une évocation du bibliothécaire dans cet équipage

1. Son bureau vitré, sans plafond, trônait au centre du rez-de-chaussée des magasins, préfigurant les « open spaces » de la BPI .
2. Catalogue général des photographies inaltérables au charbon et héliogravures faites d’après les originaux : peintures, fresques, dessins et sculpture des principaux Musées d’Europe, des galeries et collections particulières les plus remarquables. Préfaces françaises, allemande, anglaise et italienne. Paris : Ad. Braun et Cie, 1880. Ce catalogue « réalisé par les Photographes officiels du Louvre et des Musées nationaux » est conservé à l’INHA et dans deux bibliothèques alsaciennes; sa 2e édition a été numérisée.
3. Paul-Jacques-Raymond Binsse de Saint-Victor, connu sous le nom de Paul de Saint-Victor (1825-1881). Essayiste et critique littéraire français.
4. Année 1880, p. 247.

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