15 décembre 2014

Racisme ordinaire en France, il y a un demi-siècle

Aujourd’hui j’ai décidé de rapprocher quatre événements : le discours d’inauguration prononcé ce jour même par François Hollande au musée de l’immigration, les manifestations contre le racisme des flics américains qui se déroulent actuellement aux USA, la diffusion hier soir de The Chase (la Poursuite impitoyable), film d’Arthur Penn et le résultat relativement rassurant des élections législatives partielles de l’Aube qui ont vu le candidat de l’UMP l’emporter sur celui du Front national. Je fais ce rapprochement parce que ces sujets ont un dénominateur commun: la question du racisme qu’ils permettent d’évoquer et l’incidence que ce racisme, avéré ou à bas bruit, a pu avoir sur les personnes qui, comme les Français noirs, jaunes ou arabes ne ressemblent pas à l’Auvergnat basique. Pour cette simple raison, certains d’entre eux ont eu à subir les vexations et vivre les inquiétudes que le film d’A. Penn dépeint avec justesse.

A l’heure où j’écris ces lignes, j’espère que François Hollande aura lui aussi dénoncé avec force ce racisme larvé ou affirmé dont se réclame ouvertement une frange de la population française. Dans ce film américain de 1966, la prise à partie d’un passant noir par trois Texans blancs éméchés rappelle l’atmosphère qui a entouré les « ratonnades » en France quelques années plus tôt. Le shérif, homme sans préjugés et qui se demande ce qu’il fait dans le sud raciste, survient à temps pour empêcher le pire. Les « cops » qui, aujourd’hui comme hier, tirent avant de parler ou qui se mettent à cinq pour clouer au sol, jusqu’à l’étouffer, un individu dont le tort est avant tout d’être noir devraient voir ce film. ll n’a pas rencontré le succès aux USA ; sans doute parce que les Américains ont refusé de se reconnaitre dans la société décrite par Arthur Penn. Un demi-siècle plus tard, il semble que cette société commence à prendre réellement conscience que le problème n’est pas encore réglé.

Je comprends d’autant mieux le vécu des Noirs américains que j’ai eu personnellement un aperçu de ce que pouvait être le racisme aveugle d’un flic ; il était bien français celui-là. Nous sommes au début des années 60, un jour de manifestation d’étudiants. Je m’en aperçois en sortant du restaurant universitaire du Boulevard St-Michel sis en face de l’École des mines (il n’existe plus aujourd’hui, je pense); un peloton de flics remonte le boulevard. Un agent, rouge d’avoir arpenté les rues toute la matinée, se détache soudain du groupe et s’approche de moi. Je suis sur le pas de la porte du restaurant en train de regarder ce qui se passe. Il me demande de circuler ; je me retourne, il me botte le derrière. Ayant l’instinct de conservation, je ne me rebiffe pas et obtempère sans broncher. Je crois que je ressentis alors ce qu’expriment aujourd’hui les jeunes disant « avoir la rage »…

Quelques années plus tard, feu mon père a connu une mésaventure relevant de ce même arbitraire dû au délit de faciès. La nuit est tombée ; Harison met de l’ordre dans sa voiture garée devant chez lui. Il n’est pas en costume cravate comme lorsqu’il rentre du ministère (de l’industrie et du commerce) où il travaille mais dans la tenue négligée que l’on porte une fois rentré chez soi. Brusquement, il est saisi au collet par un individu en civil qui lui demande ce qu’il est en train de voler dans la voiture… heureusement, cette scène qui n’était pas de cinéma, ne se passait pas au Texas mais dans la commune de banlieue, à deux pas de Paris, où il réside depuis une trentaine d’années. Mon père put se justifier mais il ne sut jamais à qui il avait eu affaire. Pour moi, je suis convaincu que l’individu n’était autre que ce nouveau venu dans la commune et récemment inscrit à la bibliothèque municipale où je travaillais alors. Lors des formalités d’inscription, quand je lui ai demandé sa profession, il m’avait sèchement répondu : police !

Circulez, non de Dieu!

- Circulez, non de Dieu! - Dessin de Félix Vallotton (1903)

Les commentaires sont clos.