9 décembre 2008

Ah ! Le maniaque du Val Borgne a cessé de frapper…

Almanach du Val Borgne 2008Depuis pas mal d’années, la fin novembre était marquée par un rite festif qui vient malheureusement de cesser en 2008 : la réception de l’Almanach (du Val Borgne). par le comité de rédaction. Cette ultime réunion avant la diffusion permettait de découvrir la nouvelle édition tout juste sortie des presses et fleurant encore bon l’encre, de s’émerveiller devant la qualité de l’impression ou de relever les inévitables petits défauts. Ma collaboration impromptue à cette publication régionaliste remarquée au début des années 90 chez un marchand de journaux de Saint-Jean du Gard  était dans l’ordre des choses. Comme les bandes dessinées, les almanachs ont été un élément constitutif de ma culture livresque. J’ai d’autant moins de gêne à le dire aujourd’hui que je ne suis pas le seul à être redevable à ces publications qui jouissent assez peu des faveurs du public, quand elles ne sont pas carrément méprisées. Ah l’Almanach Vermot cher aux amateurs de calembours! Ce seul titre qui a repris la vieille tradition des jeux de mots semble accaparer l’image de marque du genre alors qu’il est bien plus varié qu’on ne le pense généralement.

dessin de Cham

- M’man, je patine ; laisse-moi profiter de le gelée! - C’est bon! Je te promets la dégelée à la maison! Dessin de Cham (1868)

L’Almanach du Val Borgne en apportait la vivante démonstration. Il était un peu de ceux dont Gérard Oberlé a écrit « J’ai appris à lire dans les vieux almanachs de colportage qui traînaient chez mon grand père, un sabotier vosgien au caractère abrupt, mais non dénué de lyrisme. Les almanachs populaires sont un trésor témoignant d’une instinctive culture rustique » (Lettre à Emilie. chronique hebdomadaire de Lire, n. 338, sept. 2005).

Moi aussi j’ai gardé le souvenir des almanachs trouvés dans la bibliothèque vitrine d’un grand père cévenol né dans le dernier quart du 19e siècle et issu d’un milieu modeste. « Rustique », la culture diffusée par ces almanachs l’était effectivement et je suis même un peu étonné rétrospectivement du caractère polisson que présentaient aussi certains fascicules que je feuilletais plus ou moins en cachette. Dans un milieu protestant où l’on a le souci du qu’en dira-t-on, il faut toujours avoir l’air de gens comme il faut mais, après tout, chacun est maître chez soi et si certaines images étaient licencieuses elles n’étaient pas pornographiques! Des titres plus sérieux voisinaient avec ces publications légères : ainsi l’Almanach ouvrier paysan avait un contenu rédactionnel dû à la plume d’auteurs renommés membres du PCF. Mais cela, je l’ai découvert plus tard, quand je me suis mis à collectionner les almanachs et que j’ai pu constater leur très grande diversité, au 19e siècle en particulier. Je ne vais pas raconter l’historique de ces publications qui font aujourd’hui l’objet de présentations documentées aussi bien en France qu’en Europe ou outre-atlantique, en Suisse et au Canada par exemple. Je voudrais simplement rappeler que des grands noms du dessin humoristique appréciaient aussi de publier dans les almanachs de leur temps, ils en ont souvent été le moteur, et ce jusque dans la première moitié du 20e siècle. La qualité des œuvres de Cham, entre autres, assuraient en effet le succès de ces publications bon marché dont les journaux ne manquaient pas d’annoncer la sortie dès les premiers froids et cela avec beaucoup de respect.

Le verglas inspire un portier mal intentionné

Phémie! Un verglas à pas tenir dans la rue! Trouve un prétexte et fais sortir le vieux du cinquième qu’a donné trente sous d’étrennes! Dessin de Cham (1879)

La presse locale annoncera peut-être la mort de l’Almanach du Val Borgne. Il a tenu vingt ans, un âge respectable pour les publications périodiques par essence éphémères. S’il s’arrête pour des problèmes de logistique, il n’a pas rendu le dernier souffle pour autant. Le site web qui présente depuis sa création une sélection d’écrits sera prochainement adapté pour rendre accessible en texte intégral le contenu de la presque totalité des numéros parus ainsi que des inédits. Les lecteurs habitant des villages isolés de la Vallée borgne et qui ne possèdent pas d’ordinateur n’auront évidemment rien à faire de cette version électronique. Il en est de même pour ceux qui le recevaient par la poste et qui y étaient tout aussi attachés. Quant à ceux qui savent se servir d’une souris mais qui ne disposent pas de l’ADSL, ils devront s’armer de beaucoup de patience…La version en ligne sera néanmoins le fil ténu, tel le tuyau du goutte à goutte, reliant cette version provisoire, on l’espère, à un Almanach du Val Borgne de nouveau imprimé sur papier, qualité irremplaçable de l’avis de nombreux lecteurs déçus. Pour ma part, je considère que par le choix des sujets et des illustrations, certaines notes de ce blog constituaient un complément dans l’esprit de l’almanach ; aujourd’hui elles deviennent une manière de continuation. A preuve, le sonnet qui suit aurait volontiers été accueilli dans les colonnes de la revue.

Lui!… Sonnet réaliste

Est-il brun ? Je l’ignore. Ou châtain ? Que m’importe ?
Est-ce un œil noir ou bleu qu’il tient sur moi levé ?
Je ne sais ; mais mon cœur bat d’une étrange sorte
Quand son pas vif résonne en frappant le pavé.
S’il passe inattentif sans heurter à ma porte,
Je souffre…en mon sommeil à lui j’avais rêvé !
S’il entre…à sa rencontre un élan me transporte ;
Jamais il ne me semble assez vite arrivé !
Il verse la lumière et l’ombre sur ma voie ;
Il dispense à mes jours la tristesse ou la joie,
Au drame de ma vie infatigable acteur.
Ah ! Lorsqu’il tient mon âme à sa voix suspendue,
Qu’il sent ma main trembler vers la sienne tendue,
Croyez-vous qu’il s’émeuve !… Eh ! Non…C’est le facteur !

Mélanie Bourotte (1832-1890).
Une « simple Sapho de la Rochelle » ont dit d’elle les journaux parisiens du temps (elle publiait ses vers dans la presse locale). On retrouve ce poème, publié sous le pseudonyme de Malvina, dans le Passe temps, n.15, 9 avril 1876 et dans “Le Diner des gens de lettre”, souvenirs littéraires d’Albert Cim. - Paris E. Flammarion, 1903. Les critiques ont néanmoins salué le talent de la poétesse. Ses écrits montrent aussi son intérêt pour la cause des animaux. Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont un récit romancé au titre insolite et au thème très actuel : Les métamorphoses de Féruc l’estrange : le reboisement des montagnes (1877).

facteur de 1889

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