17 novembre 2014

Un point ce n'est pas tout; il y a aussi le point-virgule

Les bibliothécaires exercent un métier ayant de multiples facettes et leur polyvalence peut les amener à travailler dans des contextes variés, tant sur le plan technique ou administratif, qu’intellectuel. Ce dernier point inclut l’intérêt spécifique d’un poste, notamment par la nature des fonds et le type d’établissement qui les abrite. J’en parle en connaissance de cause car si j’ai pu m’ennuyer pendant des années dans un endroit, à en devenir dépressif, j’ai aussi rencontré de beaux motifs de satisfaction dans d’autres. La bibliothèque du Musée de l’homme, musée déjà évoqué sur ce blog et ailleurs, est aussi de ceux-là. Si, dans cette bibliothèque pas comme les autres, les lecteurs intéressés par l’ethnologie, l’anthropologie ou la préhistoire venaient de tous les horizons, certains n’avaient qu’un ou deux étages à monter pour effectuer des recherches bibliographiques ou documentaires. Il s’agit des chercheurs des divers départements, aujourd’hui démantelés, du musée.

Parmi ces chercheurs, l’un d’eux a particulièrement su s’attitrer la sympathie et la confiance des bibliothécaires : Michel Leiris. Le peu de place que m’accorde mon éditeur de texte m’empêche de m’attarder sur les impressionnants travaux bibliographiques menés par Louis Yvert, premier ancien bibliothécaire du Musée de l’homme à s’être intéressé à l’œuvre de l’écrivain ethnologue. Je le cite car mon propos d’aujourd’hui, anecdotique comme souvent, est placé sous le signe de l’exigence et de l’exactitude en matière de rédaction de notices. Comme le bibliographe, Michel Leiris avait cette belle rigueur. Elle confinait à l’obsession, ainsi qu’une autre « ancienne » de la “BMH” a pu le constater quasi quotidiennement lors de l’élaboration de « Afrique noire : la création plastique », livre coécrit par l’ethnologue et sa collègue Jacqueline Delange (Paris, Gallimard, 1967).

Michel Leiris avait chargée cette bibliothécaire de la partie bibliographique du livre. Les visites continuelles que Leiris faisait dans les bureaux pour la rencontrer et pinailler sur une ponctuation oubliée ou un signe diacritique mal reproduit, sont légendaires. A cette époque, les ordinateurs individuels n’étaient pas encore entrés dans les bibliothèques et les signes n’existant pas sur les machines à écrire devaient être reproduits à la main…Comble de malchance, le jour de parution d’un livre qui avait demandé tant de travail aux auteurs et à la collaboratrice de l’ombre, une coquille se voyant comme le nez au milieu du visage figurait dès les premières lignes du texte. Michel Leiris en fut profondément affecté…

A son propos, je peux rapporter une autre anecdote. Je l’ai vécue personnellement bien que je n’aie eu que de rares rapports professionnels avec l’auteur de “Biffures”. A l’époque, passionné de préhistoire, j’étais chargé du traitement des livres relevant de cette discipline assez éloignée de la sienne. Comme nous montions ensemble dans l’ascenseur conduisant à la bibliothèque, Michel Leiris me tend un livre en me disant de sa voix étouffée: « Il est pour la bibliothèque mais il a eu un petit accident ; je l’ai fait tomber dans le caniveau ». Il s’agissait  de l’édition de poche de “Français et Indiens en Guyane” de Jean-Marcel Hurault  (1972). En trois morceaux,  les pages  ondulées et jaunies par le bref séjour dans l’eau,   ce livre de la collection 10 18 était devenu   « impropre à la consommation ».  Il n’a pas été mis au pilon;  je l’ai gardé comme souvenir.

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